Bernardino Luini ou la beauté révélée

On 17 October 2019, by Caroline Legrand

Ayant appartenu à la célèbre collection Francis Cook, ce tableau récemment restauré révèle tout le talent d’un artiste majeur de la Renaissance milanaise, proche de Léonard de Vinci.

Bernardino Luini (autour de 1480-1532), Vierge à l’Enfant avec saint Georges et un ange musicien, huile sur panneau, 103,5 79,5 cm.
Estimation : 1,8/2 M€

Bernardino Luini. Vous connaissez sans doute ce nom. Celui-ci a été récemment mêlé à l’un des plus médiatiques événements du marché de l’art : la vente, en novembre 2017 à New York (Christie’s), du Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci, pour la somme record de 450,3 M$. Objet de nombreuses discussions, ce tableau est sujet à différentes attributions. À côté de Léonard de Vinci, le nom de Bernardino Luini a été envisagé par de nombreux experts, que ce soit récemment ou il y a plus d’un siècle, en 1900, quand il venait de rejoindre la prestigieuse collection de sir Francis Cook (1817-1901), directeur d’une firme de textile anglaise et l’un des plus boulimiques amateurs de peinture ancienne. Loin d’être un hasard, à son entrée dans la Doughty House de Richmond, le Salvator Mundi retrouve La Vierge à l’Enfant avec saint Georges et un ange musicien de Bernardino Luini. Herbert Cook (1868-1939), notamment cofondateur du Burlington Magazine, publia en 1913 un catalogue partiel de la collection de son grand-père, où il consacra rien moins qu’une double page à ce tableau, alors accroché dans la Long Gallery, aux côtés de ceux de maîtres tels Fra Angelico, Sandro Botticelli, Velasquez ou Rembrandt… «Cet artiste majeur et fondateur est au cœur des sciences et des arts dans l’Europe du XVIe siècle», rappelle Grégoire Lacroix, de la maison Aguttes, avant d’ajouter : «Rares sont les peintres dont on peut admirer cinq œuvres au musée du Louvre 
Une restauration décisive
Cette peinture de Luini devait rester dans la collection jusqu’au 6 juillet 2017, date à laquelle la descendante, de sir Francis, lady Cook, décide de le passer en vente chez Christie’s Londres. Un heureux collectionneur allemand l’achète alors pour une somme… raisonnable ; intrigué, il fait appel à la maison Aguttes pour venir examiner son bien. Nous sommes alors en pleine affaire Salvator Mundi, et une exposition «Léonard de Vinci» au musée du Louvre vient d’être annoncée pour fin octobre 2019. L’effervescence s’accroît autour du tableau, et il est décidé de le restaurer. Nicolas Villard eut la lourde charge d’éliminer les restaurations antérieures, qui l’avaient recouvert de repeints maladroits et d’un vernis jaune, destiné à masquer les accidents du bois, qui altérait les coloris. Le résultat fut frappant. Le conservateur de la collection Cook, John Somerville, a d’ailleurs été le premier à louer ce travail : «C’est une révélation, c’est un chef-d’œuvre de Bernardino Luini […] C’était exactement ce que j’avais conseillé à lady Cook car, jusque-là, il était difficile d’apprécier ce tableau à cause des repeints et du vernis.»
Un nouveau regard
Fort de cette restauration, mais aussi du nouveau regard porté sur ce digne successeur de Léonard de Vinci, l’on décide de présenter à nouveau le tableau en vente, à Paris cette fois. Ajoutons que Luini a réalisé récemment son record à Paris (27 novembre 2018, Christie’s, source Artnet), avec les 1 207 500 € remportés par Une figure de sainte, en buste, avec une palme et lisant les Écritures, un petit panneau de 40 30 cm. Le marché consacrait ainsi un artiste qui resta de nombreux siècles dans l’oubli ; du fait de Vasari notamment, qui, dans ses Vies, se trompe de nom et l’appelle «di Lupino». Grâce aux romantiques du XIXe siècle, la lumière est à nouveau mise sur Bernardino Luini. Surnommé le «Raphaël de Lombardie», cité par Stendhal, il est loué pour ses nombreuses Vierges aux doux traits et à l’expression mélancolique, réalisées dans le cadre de dévotions privées. Un style qui offre un écho particulier à la peinture du grand Léonard. La rencontre entre ces deux acteurs de la Renaissance italienne semble avoir eu lieu en 1507. Bernardino Luini, qui est arrivé en 1500 à Milan de sa ville natale de Dumenza, a effectué son apprentissage chez Ambrogio Borgognone, avant de repartir quatre ans plus tard. Il aurait alors voyagé, notamment à Venise ; à son retour dans la capitale lombarde, en 1507, ses premières œuvres portent une inspiration visible de Giovanni Bellini et de Cima da Conegliano. À cette époque, Léonard de Vinci vit entre Milan, Florence et Rome, mais a toujours son atelier installé en Lombardie, que Luini rejoint : il fut donc l’assistant de Léonard, le travail à quatre mains étant habituel. Dans les années 1510, Luini prit son indépendance. Durant deux décennies, son atelier fut le plus prospère et le plus prisé de Milan.
Une œuvre de maturité
C’est justement de la fin de la carrière du peintre, de sa pleine période de maturité, que date cette Vierge à l’Enfant avec saint Georges et un ange musicien. Que ce soit dans la composition ou son coup de pinceau, Luini démontre toute sa maîtrise. Les quatre personnages, aux visages ovales et aux paupières tombantes caractéristiques, prennent place au premier plan dans une grotte, un symbole très apprécié de Léonard de Vinci, marquant l’hésitation entre la «peur de la grotte menaçante et sombre» et «le désir de voir si elle renfermait des choses extraordinaires». La composition très resserrée concentre l’œil sur les personnages et leurs mains, celles de saint Georges offrant la tête du dragon au Christ et celles de l’enfant donnant la palme au héros. La transition entre les personnages et le paysage imaginaire très léonardesque, avec le cheval blanc et le dragon à la tête coupé, s’opère par un délicat sfumato… Une œuvre éminemment narrative, qui traite du thème de saint Georges d’une manière totalement originale pour l’époque. «On n’est plus dans la confrontation, mais dans le retour au calme, le moment de la récompense et de la gloire chrétienne», explique Gianna Furia, autre spécialiste de la maison Aguttes. «C’est une œuvre mature, où le style n’est plus hésitant ni copié, avec des visages parfaitement dessinés, plus fins, et des couleurs maîtrisées, fraîches et vives.» Bernardino Luini s’est fait un nom.

 

Les Vierges de Bernardino Luini
en 5 musées
SÉLECTION D’ŒUVRES

- La Vierge à l’Enfant avec un ange, dite Madone de Menaggio et La Vierge tenant l’Enfant Jésus endormi, saint Jean et deux anges, musée du Louvre, Paris
- Vierge à l’Enfant entourée de saint Augustin et sainte Marguerite, musée Jacquemart-André, Paris
- Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste, National Gallery, Londres
- Vierge à l’Enfant, musée de Capodimonte, Naples
- La Vierge à l’Enfant et saint Jean-Baptiste, musée Thyssen-Bornemisza, Madrid
Thursday 14 November 2019 - 18:00 - Live
Salle 6 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Aguttes
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