La multiplication des Joconde

Le 10 octobre 2019, par Annick Colonna-Césari

La notoriété de Monna Lisa se mesure aux hordes de touristes qui se bousculent pour la voir. Mais aussi au nombre des copies, réalisées entre le XVIe et le XIXe siècle. Retour sur ce phénomène, en amont de l’exposition consacrée par le musée du Louvre à son génial auteur, Léonard de Vinci.

Copie attribuée à Charles Dugasseau, second tiers du XIXe siècle, huile sur toile, musée de Tesse, Le Mans. .

C’est l’œuvre la plus célèbre au monde. Et l’un des tableaux les plus copiés de l’histoire de l’art. Au début des années 1950, le Louvre en avait répertorié cinquante-deux. «Aujourd’hui, nous en recensons cent dix, et il en existe sans doute davantage», estime Vincent Delieuvin, conservateur du département des peintures et co-commissaire de l’exposition parisienne. Durant ces quelques décennies, beaucoup ont d’ailleurs ressurgi sur le marché, et trouvé des acquéreurs : preuve que la dame florentine conserve son aura. Et les réapparitions se poursuivent. En juin 2019, une copie, provenant d’une collection allemande et attribuée à Théodore Chassériau, a été cédée, pour 160 000 €, à un acheteur asiatique, par Christie’s Paris qui, le 28 novembre prochain, proposera une version du XIXe siècle, à ce jour inconnue. En janvier, une réplique anonyme du XVIIe siècle s’était même envolée à New York pour l’extravagante somme de 1,7 million de dollars, sous le marteau de Sotheby’s, décrochant du coup le record de la copie la plus chère.
Le mystère de la vraie Joconde
Pour comprendre cet engouement persistant, il faut revenir à l’histoire de l’œuvre. Exécutée à Florence à partir de 1503, la Joconde, peinte sur un panneau de peuplier, a suscité l’admiration du vivant de Léonard, et les copies, pratique habituelle de l’époque, ont commencé à se développer, d’abord dans son atelier, sous le pinceau de ses disciples. Ce portrait, Vinci l’a emporté en France, en 1516, lorsque François Ier l’a invité au manoir du Clos Lucé, près du château d’Amboise. Acheté par le monarque, il a rejoint, dès 1518, les collections royales et a continué d’être reproduit par des peintres de cour, à la demande de seigneurs ou de grands financiers. Toutefois, «il ne faut pas croire que les copies étaient obligatoirement réalisées d’après l’original», précise Vincent Delieuvin : elles pouvaient en effet être des copies de copies… La popularité de la Joconde s’est encore amplifiée, quand, à la fin du XVIIIe siècle, elle fut accrochée au Louvre, accessible à tous. Mais son vol en 1913 donnera naissance à une légende. Car une fois que le tableau, retrouvé à Florence, a regagné les cimaises parisiennes, en 1915, une rumeur s’est répandue, suivant laquelle le Louvre n’avait pas récupéré la vraie Joconde. «Il arrive que des particuliers contactent le musée, pour se renseigner sur leur Joconde, avec, on le sent, ce rêve caché, de posséder l’original», explique Vincent Delieuvin. D’autres collectionneurs désirent plutôt s’approprier une image universellement connue, témoignant de ce que Pierre Étienne, directeur du département des tableaux anciens de Christie’s, appelle la «warholisation du marché de l’art»…

 

Anonyme, fin XVIe-début XVIIe huile sur toile, musée des beaux-arts de Troyes.
Anonyme, fin XVIe-début XVIIe huile sur toile, musée des beaux-arts de Troyes. © Carole Bell, ville de Troyes


Une quinzaine de musées français possèdent «leur» Monna Lisa
La plupart des répliques appartiennent aujourd’hui à des particuliers, à l’instar de la «Vernon Monna Lisa». Cette copie du XVIe siècle, que l’Américain William Henry Vernon aurait reçue de Marie-Antoinette en remerciement de services rendus pendant la Révolution, fut un temps présentée comme un original. Vendue 550 000 dollars en 1995 par Sotheby’s à New York, elle coule à présent des jours paisibles en Suisse. Les musées détiennent également certains de ces clones, pour la plupart intégrés dans leurs collections à la suite de dons ou de legs. Soit une quinzaine d’établissements en France, d’Épinal à Troyes et au Mans, de Marseille à Valenciennes, Tours, Carpentras, Béziers ou Rennes, en passant par Lisle-sur-Tarn ou Clamecy. La copie de Quimper, l’une des plus réussies, avait failli, dit-on, remplacer la Joconde dérobée. C’est ce qu’auraient envisagé les responsables du Louvre, afin de dissimuler le vol, en attendant de retrouver l’original. Mais l’affaire s’étant ébruitée, la substitution n’avait pas eu lieu. Évidemment, le Clos Lucé a aussi la sienne. François Saint-Bris, propriétaire du manoir, l’a acquise en 2006 dans une galerie du quai Voltaire, à Paris. Un tableau que les spécialistes pensent correspondre à celui qu’Henri IV avait commandé au peintre de cour Ambroise Dubois. Les Monna Lisa ont, de la même façon, essaimé dans les musées internationaux. L’Ermitage de Saint-Pétersbourg, le Musée national de Varsovie, le musée de Portland, la Galerie nationale d’Oslo conservent tous une «Joconde», datée du XVIe siècle, tout comme la Chambre des députés italienne, à Rome. La Alte Pinakothek de Munich, le musée de Liverpool et le Walters Art Museum de Baltimore hébergent, pour leur part, une version du XVIIe siècle…
La Joconde : répliques et controverses
Pour autant, les répliques ne sont pas des copies conformes. Car «toutes ne descendent pas de la Joconde du Louvre», rappelle Vincent Delieuvin. Sur un dessin réalisé par Raphaël, entre 1504 et 1508, et sur certains tableaux, le buste de Monna Lisa est flanqué de colonnes, absentes sur l’original. D’où l’hypothèse longtemps admise que ce dernier aurait été rogné, pour s’insérer dans un cadre plus petit. Mais des examens ont démontré que l’œuvre n’avait subi aucune amputation. «Léonard a vraisemblablement imaginé des colonnes dans un dessin préparatoire dont on a perdu la trace», avance le conservateur. Quoi qu’il en soit, leur existence a accrédité la thèse d’une «deuxième Joconde», titre attribué à la «Monna Lisa d’Isleworth». L’œuvre avait été découverte en 1913 dans un manoir anglais, par le collectionneur britannique Hugh Blaker, qui l’avait emportée chez lui, à Isleworth, dans la banlieue de Londres. Après avoir dormi pendant quatre décennies dans le coffre-fort d’une banque suisse, elle est tombée dans le giron de la Monna Lisa Foundation de Zurich, dévoilée en 2012 à grand renfort médiatique. Selon ses responsables, ce portrait à l’allure juvénile serait antérieur de dix ans à la Joconde parisienne. Théorie réfutée par de nombreux experts, qui n’y reconnaissent pas la main de Léonard. «Aucun document d’archives ne mentionne de toute manière cette prétendue seconde Joconde, par ailleurs peinte sur toile, support que Vinci n’a jamais utilisé pour ses tableaux », ajoute Vincent Delieuvin. Il n’empêche. Cet été encore, la fondation exhibait son tableau controversé, dans un palais florentin… L’histoire de la Monna Lisa du Prado est bien plus intéressante. Elle est entrée dans les collections du musée madrilène dès son ouverture, en 1819. Les spécialistes la considéraient comme une banale copie, jusqu’à ce qu’elle soit restaurée en 2010, à la demande du Louvre, en vue de son exposition consacrée à la «sainte Anne». Le nettoyage a révélé un paysage montagneux, proche de celui de Vinci, que des repeints avaient occulté au XVIIIe siècle. Les analyses scientifiques ont de leur côté montré que le tableau peint sur noyer, bois utilisé par l’artiste, avait été exécuté en même temps que l’original, dans son atelier, probablement par Salaï, l’un de ses élèves. Néanmoins, si la Joconde espagnole, désormais resplendissante, est dotée du même sourire énigmatique que sa grande sœur, elle n’en possède pas la subtilité vaporeuse. Nul n’a en fait su reproduire la technique du fameux sfumato, inventée par Léonard. Vincent Delieuvin adorerait découvrir de nouvelles copies. Mais la Joconde parisienne n’est pas près d’être détrônée.

 

Atelier de Léonard de Vinci, vers 1503-1519, huile sur noyer.
Atelier de Léonard de Vinci, vers 1503-1519, huile sur noyer.© Museo Nacional del Prado


à voir
«Léonard de Vinci», musée du Louvre,
Paris Ier tél. : 01. 40 20 50 50.
Du 24 octobre 2019 au 24 février 2020.
www. louvre.fr
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