Fariboles, Histoire et histoire de l’art

Le 03 octobre 2019, par Vincent Noce
 

Pas étonnant qu’elle sourie d’un air complice. Le modèle de la Joconde serait en fait Salaì, le fidèle assistant de Léonard, qui fut probablement son amant. Du reste, pour le génie de la Renaissance, annonciateur de notre sensibilité moderne, la personne parfaite est à la fois homme et femme. Ce qui explique que dans La Cène il ait représenté, sous les traits de Jean, Marie-Madeleine en compagne du Christ. La Bataille d’Anghiari, sa fresque perdue, a été retrouvée. Enfin, presque. Ou bientôt. Heureusement, Rubens a eu le temps d’en faire une copie. Le grand tableau absent de la rétrospective Léonard au Louvre est incontestablement La Cène, dont le prêt n’a même pas été demandé à Milan ! En tout cas, le musée ne voulait pas du Salvator Mundi, car il ne peut croire un instant en son attribution à Léonard, et son propriétaire ne pouvait admettre pareille humiliation, après avoir déboursé 450 M$. Cette somme correspond en fait au remerciement de Donald Trump à Dimitri Rybolovlev, qui lui avait sauvé la mise en lui rachetant à prix fort sa villa de Palm Beach, et Mohamed ben Salman a bien voulu prêter la main à cette opération. Vous arrivez à suivre ? On n’en a pas fini… avec tout ce que vous ne saviez pas sur Léonard ! Il a été emprisonné trois mois à Florence sous l’accusation de sodomie (on n’a pas retrouvé le registre d’écrou, mais on cherche) ; il a aussi écrit un livre de recettes de cuisine (évidemment perdu) après avoir ouvert un restaurant avec Botticelli, qui s’appelait Les trois escargots (on se demande bien pourquoi, sauf évidemment à songer à la sexualité ambivalente de ces êtres hermaphrodites). Nous n’inventons rien : toutes ces nouvelles se sont retrouvées diffusées dans la grande presse et même dans des magazines d’art, alimentés au besoin par de pseudo-experts en mal de légitimité (Vinci en attire un certain nombre).

Les auteurs vont jusqu’à changer la date de naissance de Léonard de Vinci : Wikipedia, les devins et les astrologues vont devoir corriger leur copie.  

Il serait quand même intéressant, à l’occasion, de savoir ce que les journalistes ont consommé avant d’écrire leur article. Le Salvator Mundi en particulier, dont tout indique malheureusement qu’il ne réapparaîtra pas à l’occasion de cette rétrospective, est devenu le parfait carburant à «fake news», fût-ce en raison du halo de mystère allumé par cette absence prolongée. Les commissaires de l’exposition qui s’ouvre au Louvre ont donc fort à faire pour dissiper les fumées hallucinogènes et s’efforcer de recentrer l’attention vers quelques questions plus sérieuses, comme l’intérêt porté par Louis XII à l’artiste, sa vision du paragone ou ses liens avec la République florentine. Il n’est pas exagéré de dire que leur événement est unique par la recherche qui l’a précédé. Louis Frank, du département des dessins, a travaillé une décennie sur les textes de l’époque, en symbiose avec Vincent Delieuvin, conservateur des peintures italiennes. Il publie les deux versions originales de la biographie de Vasari, corrigées des scories de leurs éditions successives, tout en croisant ses dires avec d’autres documents contemporains. En latin ou italien de l’époque, ces textes accompagnent des chapitres historiques, tels les récits de la bataille d’Anghiari, ou scientifiques, comme la discussion de la «divine proportion». Certaines découvertes historiographiques sont aussi recoupées avec les analyses de laboratoire, dans un ouvrage appelé à devenir une référence incontournable de la recherche sur la Renaissance italienne. Les deux auteurs sont partis du principe que rien n’était acquis, allant, en fonction du calendrier toscan, jusqu’à avancer d’un jour la date de naissance généralement retenue de Léonard (avec Wikipedia, les astrologues et les devins vont devoir corriger leur copie). On ne pouvait imaginer plus vif contraste avec tant d’expositions fondées sur des jugements subjectifs, à l’emporte-pièce. Cette rétrospective rappelle opportunément à l’histoire de l’art que, avant d’accéder à la dignité d’une discipline à part entière, elle faisait aussi partie de l’Histoire.

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