Acquisitions à Chantilly : merci les amis !

Le 02 septembre 2021, par Anne Doridou-Heim

Le musée Condé de Chantilly sait ce qu’il doit à sa société d’amis et pour la remercier et célébrer leur 50e anniversaire, il a mis en scène cinquante années d’acquisitions.

Jean-Baptiste Lallemand (1716-1803), Vue du château de Chantilly au XVIIIe siècle, aquarelle et pastel, 37,5 68,5 cm (détail). Samedi 29 juin 2019, Actéon-Compiègne Enchères OVV.
Adjugé : 5 952 

Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), cinquième fils du futur roi Louis-Philippe, naît à Paris le 16 janvier 1822. Trop éloigné dans l’ordre de succession, aucune haute fonction ne l’attendant, il aurait dû tomber dans un lointain oubli dynastique. C’était sans compter sur la donation que lui fait son parrain, le dernier prince de Condé, du domaine de Chantilly. Il n’a alors que 8 ans mais, dès sa majorité, il s’attelle à le reconstruire, à lui redonner sa grandeur passée et à constituer une fabuleuse collection. Prévoyant, marqué par les exils familiaux et la dispersion des collections royales et princières, et souhaitant assurer une pérennité aux siennes, il organise sa succession. Il donne le domaine de Chantilly et ses impressionnants tableaux à l’Institut de France, non sans assortir ce legs de clauses impératives : ne jamais prêter d’œuvres et laisser la présentation inchangée. L’accrochage de la galerie sur fond rouge pompéien n’a pas bougé depuis 1886, mais le château n’est pas figé pour autant. La collection de peintures anciennes est d’une telle qualité – il se murmure qu’elle est la seconde en France après celle du Louvre – qu’il est difficile de trouver sinon mieux, ne serait-ce qu’aussi bien. «S’il ne pouvait être question de mener d’onéreuses acquisitions, il fallait cependant réfléchir au moyen d’enrichir une collection fermée», explique Nicole Garnier-Pelle, conservatrice générale du patrimoine, chargée du musée Condé. Ce qui manquait, c’était la documentation touchant à l’histoire du lieu et à ses propriétaires successifs. Par modestie ou manque d’intérêt, le duc n’avait pas agi en ce sens. Voilà l’axe autour duquel l’association des amis du musée Condé, en accord avec la conservation, s’est engagée en cinquante années d’existence. Ainsi, plus de 150 pièces –des représentations de Chantilly depuis ses origines, des souvenirs et des documents touchant à la famille de Bourbon-Condé et bien sûr au duc d’Aumale lui-même – sont venues enrichir le fonds. Ce sont des achats qui parlent plus d’histoire et d’intime, une autre façon d’aborder le château. Les ventes aux enchères ont été tout au long de ces cinq décennies des niches particulièrement fournies, certaines se révélant particulièrement riches. Il en est ainsi de celle du comte et de la comtesse de Paris, chez Sotheby’s à Monaco, le 14 décembre 1996. En matière d’Orléans, il est difficile de faire meilleure provenance ! Trois portraits du créateur du musée à différents âges de sa vie ont rejoint le musée, dont une toile de Benjamin-Constant (1845-1902) montrant le prince à l’hiver de la sienne, assis dans le parc de Chantilly.
Bribes d’histoire
À parcourir le bulletin de la société des amis spécialement édité pour célébrer cet anniversaire, on mesure l’importance de ces acquisitions, souvent des préemptions, qui se promènent entre archives relatives aux travaux d’aménagement du parc confiés à André Le Nôtre par le célèbre cousin frondeur de Louis XIV, le Grand Condé (plans et lettres), et pièces du service de table en porcelaine de Sèvres commandé par Louis-Philippe lors du mariage de son fils avec sa cousine, princesse de Salerne. Difficile de faire ici défiler le tout, mais il suffit de jeter un regard à quelques-unes des œuvres emblématiques pour en mesurer le sens et l’ampleur, notamment le Portrait de Mademoiselle de Nantes (1673-1743) – fille de Louis XIV et de Madame de Montespan et épouse de Louis III de Bourbon-Condé (1668-1710) – par Pierre Gobert (1662-1744), repéré à Drouot le 2 décembre 1988 (Cornette de Saint Cyr) ; ou la plume, encre et lavis d’une école française du XVIIIe siècle, Allégorie à la naissance de Louis-Henri-Joseph de Bourbon-Condé (1756-1830), remarquée chez Daguerre le 18 septembre 2019 et emportée à 650 €. Ce sont ainsi trois siècles d’histoires de familles étroitement liées à celle de la France et à ses soubresauts qui transparaissent. Parfois, il s’agit de documents essentiels, d’autres sont plus anecdotiques… Tel un gobelet litron en argent aux armes de Condé, rappelant qu’à la Restauration, à la faveur du retour des princes sur le domaine, le duc de Bourbon souhaita raviver d’anciennes traditions – les fêtes patronales par exemple, au cours desquelles des écuelles et des gobelets en argent étaient offerts au vainqueur du jeu de tir à l’arc. La belle œuvre sur papier préemptée à 5 952 € chez Actéon, à Compiègne, en juin 2019, montre Le Château de Chantilly vu depuis les parterres. Dessinée par Jean-Baptiste Lallemand (1716-1803) entre 1756 et 1769, elle donne à voir la silhouette massive du bâtiment au plan encore médiéval, la galerie des cerfs qui sera détruite en 1785 et le jeu de paume, érigé en 1756. C’est tout à fait le type de représentations que recherche le musée, insiste Nicole Garnier-Pelle : «Elles permettent de voir les évolutions architecturales qui ont transformé le château au fil des siècles et de ses propriétaires successifs.» Élégant militaire aux bacchantes impeccables – il participa aux côtés de son frère aîné à la conquête de l’Algérie –, le duc d’Aumale a donné sa silhouette actuelle au château, mutilé durant la Révolution. Et si Chantilly est aujourd’hui ce fleuron des biens de l’Institut et ce joyau du patrimoine français, c’est bien grâce à lui. Il est donc ici au cœur de toutes les attentions. Datée 1847, une touchante aquarelle d’Eugène Lami (1800-1890), représentant son épouse née Marie-Caroline de Bourbon-Sicile (1822-1869) et son fils aîné Louis d’Orléans (1845-1866), retrouvait les murs pour lesquels elle a été exécutée suite à la vente du 12 mars 2020 à Paris par Mallié-Arcelin (8 450 €). Un souvenir des jours heureux… Viendront ensuite un long exil, un second plus douloureux encore et les disparitions successives de tous les siens. Le duc retrouve son château en 1889 : sa passion pour les lettres – il est élu à l’Académie française – et les arts est toujours aussi vive.

à voir
«50 ans d’acquisitions grâce  aux Amis du musée Condé»,
château de Chantilly, Chantilly (60),
jusqu’au 31 décembre.
www.chateaudechantilly.fr
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