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Une tapisserie de haut vol pour Maximilien Ier

Publié le , par Sophie Reyssat
Vente le 09 décembre 2022 - 14:30 (CET) - Hôtel des ventes, 164 bis, avenue Charles-de-Gaulle - 92200 Neuilly-sur-Seine

Vestige exceptionnellement conservé d’une tenture du XVIe siècle sur les chasses et voleries impériales, ce monumental tissage de haute lisse, au destin rocambolesque, raconte l’histoire de l’Europe et de la fauconnerie.

Flandres, ateliers de Tournai, début du XVIe siècle. Chasses et voleries impériales... Une tapisserie de haut vol pour Maximilien Ier
Flandres, ateliers de Tournai, début du XVIe siècle. Chasses et voleries impériales de Maximilien Ier en forêt de Soignes, tapisserie en laine et soie, 3,05 10,25 m.
Estimations : 800 000/1 200 000 

Tissée sur plus de 10 mètres de long avec une remarquable finesse et un luxe de détails, superbement préservée avec tout l’éclat de sa polychromie, cette tapisserie est l’une des trois conservées, sur les huit probablement fabriquées pour composer une tenture qualifiée de «chambre de chasse et de volerie», commande de l’empereur du Saint-Empire romain germanique Maximilien Ier. À l’automne 1510, après une dizaine d’années de travail, le marchand lissier Arnould Poissonnier, actif à Tournai, livre cette tenture longue sans doute de plus de 100 mètres. Elle a vraisemblablement trouvé sa place dans la galerie du château de Wels, en Autriche, une forteresse réaménagée en demeure de plaisance par le souverain de la maison de Habsbourg. C’est dans cette résidence, l’une de ses favorites, qu’il mourra neuf ans plus tard. Les archives ne mentionnent plus la tenture jusqu’à sa réapparition –sans doute au complet – dans le Puy-de-Dôme, avant 1613, sur les murs du château d’Effiat, propriété du surintendant des Finances Antoine Coëffier-Ruzé. Elle y est restée jusqu’à l’acquisition du lieu par un marchand de biens, en 1847, qui entreprit de le démanteler en partie, et de vendre son mobilier. On perd dès lors la trace de la plupart des tapisseries de cet ensemble. Celle qui nous occupe ainsi qu'une autre, de dimensions similaires, sont acquises par Pierre-Edmond Teisserenc de Bort, qui deviendra ambassadeur de France à Vienne. Elles sont restées dans sa descendance jusqu’à aujourd’hui, malgré les péripéties de l’histoire. En 1942, leur classement au titre des Monuments historiques, destiné à interdire leur sortie du territoire, n’empêcha pas le maréchal Goering de s’en emparer. Retrouvées ensuite par les «Monuments Men» du général Eisenhower, elles furent rendues à la famille. Un autre vestige de la tenture est semble-t-il conservé au Currier Museum of Art de Manchester, aux États-Unis, sous le titre The Visit of the Gypsies. L’apparition sur le marché de cette tapisserie est donc un événement.

Hommes et femmes d’État
L’œuvre fait revivre de grandes personnalités du tournant du XVIe siècle, liées à la plus puissante des maisons princières d’Allemagne, celle des Habsbourg, et identifiées grâce à la comparaison avec leurs portraits peints à la même époque. Maximilien d’Autriche figure à droite, à cheval sur un âne magnifiquement harnaché, une monture inattendue pour ce prince devenu empereur en 1493, à la mort de son père Frédéric III. Sa symbolique serait-elle à chercher du côté du Christ faisant son entrée à Jérusalem sur un baudet ? La piste reste à étudier. Le souverain chevauche auprès de sa sœur, Cunégonde, dont l’époux, le duc de Bavière Albert IV, tient un faucon, à l’extrême gauche de la tapisserie. Fille du duc de Milan devenue impératrice du Saint-Empire, Bianca Maria Sforza, seconde épouse de Maximilien, est également présente. Tout à fait à droite, à cheval, se tient Philippe de Habsbourg, dit le Beau, né de la première union de l’empereur avec Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, qui s’opposait au roi de France Louis XI. Plus au centre, richement vêtue, voici l’épouse de Philippe, Jeanne de Castille, dite Jeanne la Folle, fille des rois catholiques d’Espagne, grâce à laquelle cet héritier des terres bourguignonnes devint roi consort de Castille et de León. Le couple donna naissance à deux empereurs : Ferdinand Ier et Charles Quint. À la demande de ce dernier, sa tante Marguerite de Habsbourg – elle aussi représentée – devint «gouvernante» des Pays-Bas après en avoir assuré la régence. Cette femme d’État négocia également la paix des Dames avec Louise de Savoie, mère de François Ier, mettant fin à la septième guerre d’Italie par le traité de Cambrai, en 1530. À travers ces illustres personnages, l’histoire de l’Europe se tisse en filigrane, avec ses subtils jeux d’alliances et de pouvoir. Héritier de territoires bénéficiant de nombreuses mines et enrichis par le commerce entre l’Italie et l’Allemagne, Maximilien Ier a su étendre son domaine par la politique des mariages, et moderniser ses États par ses réformes administratives. Il a pu compter sur son fidèle conseiller et chambellan, Wolfgang von Polheim, représenté au premier plan de l'ouvrage, devant Jeanne et Marguerite. Derrière elles, vêtu de rouge, figure le maître de cérémonie : le grand fauconnier des chasses impériales, peut-être Frédéric de Hornes ou Aert Van Meeghien. Il tient le «chassoir», cette perche destinée à battre les buissons pour en faire sortir les oiseaux.
Entre description et symbolique
Au tournant du XVIe siècle, la chasse au vol est plus appréciée que la vénerie. La fauconnerie est d’ailleurs ouverte aux femmes. Elle est prétexte à une équipée ostentatoire, joyeuse et bruyante, chacun arborant ses plus beaux atours et parant ses montures à l’avenant. Leurs harnachements sont garnis de clochettes, comme le montrent à merveille les deux chevaux de gauche, destinées à lever les cygnes et les hérons. Les équipements renseignent sur la manière de chasser. Porté à droite – la main gauche tient les rênes du cheval –, le faucon a lui aussi des sonnettes, cette fois pour le localiser en vol. Un leurre fixé au bout d’une ficelle permet de le faire revenir. Le chaperon couvrant ses yeux garantit alors qu’il se tienne tranquille, tandis que de courtes lanières de cuir, les jets attachés à ses pattes, permettent de le tenir. Au centre de la composition, des lévriers et d’autres gros chiens ont débusqué le gibier, permettant à un faucon de fondre sur la proie, un lapin qu’il est prêt à buffeter. À droite, Philippe jette son faucon qui a repéré un cygne volant vers le ciel. Il connaîtra peut-être le sort du héron qu’un chasseur tient par le cou, au premier plan. Une flore exceptionnelle s’épanouit ici, pas seulement printanière, mais symbolique. Sa signification, limpide à la Renaissance, s’est malheureusement souvent perdue. La proximité de certaines plantes avec des personnages était pourtant certainement riche de sens. Aux côtés des cyclamens, iris, roses, œillets, fleurs de cerisier et de mûrier, on reconnaît ainsi le narcisse près du beau chancelier, le pavot du sommeil éternel non loin de Philippe de Habsbourg – décédé en 1506, pendant la confection de la tapisserie –, le chardon et la pomme du péché originel autour de Bianca Maria Sforza… La récurrence de la grenade insiste quant à elle sur la prospérité. Sans doute celle qui attend ce tissage d’exception.

Les «Chasses
et voleries »…

en 5 dates
1510
La commande de Maximilien Ier
est honorée par le lissier
1643
Mention de huit tapisseries
au château d’Effiat
1848
Début de la dispersion de la tenture,
avec le mobilier d’Effiat
1942
Classement au titre
des Monuments historiques
1955
La Cour de cassation stipule
que les tapisseries spoliées
seront rendues


 

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