Retour à Perpignan pour George-Daniel de Monfreid

Le 25 février 2021, par Philippe Dufour

La fin de l’année 2020 s’est révélée très fructueuse pour le musée d’art Hyacinthe-Rigaud, étoffant tout particulièrement le fonds dédié à l’artiste néo-impressionniste…Des préemptions qui illustrent son grand art, mais aussi son immense dévotion à Gauguin. 

George-Daniel de Monfreid (1856-1929), Autoportrait à la veste blanche, 1889, huile sur toile signée en bas à gauche « Daniel » et datée « 14 juin 1889 », 65 49 cm (détail). Bordeaux, 3 décembre 2020. Jean Dit Cazaux et Associés OVV.
Adjugé : 90 376 € - Préemption du musée Hyacinthe-Rigaud, Perpignan

Le 3 décembre dernier, plusieurs pièces capitales évoquant la vie et l’œuvre de George-Daniel de Monfreid (1856-1929), peintre et passeur d’art moderne, ont quitté la Gironde pour rejoindre le musée Hyacinthe-Rigaud, à Perpignan. Ce jour-là, la maison Jean Dit Cazaux & Associés OVV, de Bordeaux, avait dispersé la collection – conservée dans leur descendance – du peintre néo-impressionniste et de son fils Henry (1879-1974), l’écrivain célèbre pour ses aventures en mer Rouge… Faisant jouer le mécanisme de la préemption, l’institution perpignanaise a ainsi pu acquérir trois lots exceptionnels : l’Autoportrait à la veste blanche, une toile de 1889, achetée 90 376 €, les vingt-six bois gravés pour Noa Noa – récit des souvenirs de Paul Gauguin sur son premier voyage à Tahiti –, emportés pour 25 280 €, et enfin quatre-vingt-quinze carnets remplis de 1896 à 1929 par Monfreid, soit une mine d’informations, tant sur le plasticien que sur le milieu artistique de son temps (11 502 €).
Une politique d’acquisition très volontaire
Décidément très actif en cette année morose, le musée roussillonnais avait déjà exercé son droit de préemption quelques semaines auparavant. Ainsi, le 25 octobre 2020, toujours à Bordeaux – cette fois à l’Hôtel des Ventes Bordeaux Quinconces OVV, il s’était porté acheteur d’une autre œuvre due à l’enfant du pays, le grand Hyacinthe Rigaud. Le somptueux Portrait de femme ou présumé de Charlotte de Fleury de La Jonchère était alors acquis pour 123 000 €. Il est vrai que le peintre des rois de France, né à Perpignan le 18 juillet 1659, a toujours constitué l’épicentre des collections de l’institution qui porte son nom, et l’objet principal de ses achats. Cette politique d’acquisition s’est trouvée renforcée lors de la réouverture du musée en juin 2017 ; dans cette perspective, la Ville avait déjà acquis trois nouveaux Rigaud : le Portrait de monsieur Antoine Rousseau et celui de son épouse, ainsi que le Portrait de Gaspard Rigaud, frère du peintre, l’un des chefs-d’œuvre du parcours reconfiguré. Mais en ce domaine, 2020 aura été un millésime exceptionnel ; comme le détaille Pascale Picard, la directrice du musée, « ce ne sont pas moins de 270 000 € qui ont été investis l’année dernière dans l’achat d’œuvres d’art par la Ville de Perpignan – avec, pour les acquisitions Monfreid, une subvention du Fonds du patrimoine »… Dans tous les cas, une ligne budgétaire importante qu’entend maintenir la nouvelle municipalité, élue en juillet dernier.
Monfreid, gardien de la mémoire de Gauguin

Le hasard faisant – parfois – bien les choses, les pièces resurgies à Bordeaux sont venues, de manière inespérée, enrichir le fonds dédié à George-Daniel de Monfreid. « De notre côté, il y avait justement cette volonté de développer la section lui étant consacrée par de nouvelles acquisitions », explique Pascale Picard. Un projet d’envergure justifié par le rôle primordial que l’artiste a su jouer dans l’histoire de l’art moderne… Né à New York le 14 mars 1856, le futur peintre grandit dans ce Midi situé entre Catalogne et Languedoc, et dont la lumière crue le marquera à jamais. Passionné par le dessin, il entre à l’académie Julian, à Paris, en 1876. Mais onze ans plus tard, a lieu l’événement qui va bouleverser son existence et son art : sa rencontre avec Paul Gauguin. En 1889, ce dernier l’invite à participer à l’accrochage des artistes dissidents au Café Volpini, situé juste en face de l’Exposition universelle ; parmi les toiles présentées, il y a l’Autoportrait à la veste blanche, une pièce historique où rayonne le divisionnisme alors adopté par son auteur. Et lorsque Gauguin part pour Tahiti, en 1891, c’est à Monfreid qu’il demande d’être son correspondant et de gérer ses affaires en France. Le peintre est notamment chargé de vendre ses toiles ; l’un de ses rares clients sera le grand esthète Gustave Fayet, qui va rassembler, grâce à lui, la première – et la plus extraordinaire – collection des œuvres du maître de Pont-Aven. Sa vie durant, l’artiste, exécuteur testamentaire de son ami, devait s’affirmer comme le fidèle gardien de la mémoire de l’exilé des Marquises. D’ailleurs, il ne laissa à personne d’autre le soin de réaliser ces fameux bois gravés pour Noa Noa, lorsque ce manuscrit fondateur fut édité par Crès en 1924. Cette dévotion est résumée dans une toile majeure de Monfreid, conservée au musée de Perpignan : l’Hommage à Gauguin peint en 1925 ; derrière Monfreid et son épouse Annette, placés au premier plan, on aperçoit un Autoportrait du théoricien du synthétisme, à côté de l’une de ses énigmatiques sculptures de Tahitiennes.
Hommage à un passeur de modernité
À partir de 1903, installé définitivement à Corneilla-de-Conflent, dans les Pyrénées-Orientales, George-Daniel de Monfreid va jouer un rôle de catalyseur dans la diffusion de l’art moderne en Roussillon. Au cœur d’un cercle d’artistes régionaux – qui compte tant Aristide Maillol qu’Étienne Terrus –, il devient avec le temps une figure incontournable, à laquelle les jeunes plasticiens séjournant dans la région ne manqueraient pour rien au monde de rendre visite. Tel Henri Matisse en 1905, venu en voisin de Collioure — foyer du fauvisme naissant — et à qui il montrera les sculptures de Gauguin… À tous ces titres, l’homme a bien mérité une véritable reconnaissance ; et si le Palais des archevêques de Narbonne l’a honoré en 2016 d’une première exposition monographique, le musée Hyacinthe-Rigaud, lui, a programmé pour 2022 une nouvelle rétrospective. On pourra y retrouver les œuvres dernièrement préemptées, car, comme le précise encore Pascale Picard, « la direction du musée a la très forte volonté d’adosser toutes ses acquisitions à des projets d’expositions annuelles ».

à voir
« Portraits en majesté. François de Troy, Nicolas de Largillierre, Hyacinthe Rigaud. Le musée Rigaud à l’heure de Versailles »
Musée d’art Hyacinthe Rigaud, Perpignan
Du 19 juin au 1er novembre 2021
http://www.musee-rigaud.fr
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