Gazette Drouot logo print

À Perpignan, naissance d’un grand musée

Publié le , par Philippe Dufour

Cela faisait quatre ans qu’on l’attendait : le musée Hyacinthe Rigaud, agrandi et enrichi de multiples prêts, rouvre enfin ses portes. Et pour fêter cette résurrection, Pablo Picasso fait aussi son retour à Perpignan, grâce à une première et prestigieuse exposition.

Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Portrait de Gaspard Rigaud (1661-1705), frère de l’artiste... À Perpignan, naissance d’un grand musée
Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Portrait de Gaspard Rigaud (1661-1705), frère de l’artiste , 1691, huile sur toile, 79 x 62 cm.
© pascale marchesan / service photo ville de Perpignan

La terre rouge du Roussillon doit receler quelque chose de magnétique pour avoir attiré, comme un aimant, tant d’artistes de renom : à Collioure, Matisse, Derain, inventeurs du fauvisme, et encore les pointillistes Signac et Henri Martin ; à Céret, les cubistes Picasso, Braque ou Juan Gris. Quant à Perpignan, dont la gare est comme chacun sait le centre du monde depuis que l’a décrété, en voisin, le prophète de Port Lligat Salvador Dalí, elle a vu également défiler Maillol, Dufy, Lurçat et Picasso, encore lui. Pourtant, dans cette capitale régionale, rebaptisée aujourd’hui la «Catalane», il n’existait toujours pas de musée digne de l’exceptionnelle floraison artistique de ce carrefour nord-sud. C’est dire si la réouverture depuis le 24 juin du musée Rigaud, agrandi et rénové, est un événement. Certes, l’institution existe depuis longtemps, puisque dès 1833 Perpignan possède en pionnière son musée des beaux-arts. En 1979, au terme de nombreuses pérégrinations, celui-ci s’installe définitivement à l’hôtel de Lazerme, dans le cœur historique de la ville. Il célèbre surtout un Perpignanais hors du commun, Hyacinthe Rigaud, dont il porte le nom. Car l’un des peintres français les plus importants est un enfant du pays : né le 18 juillet 1659, quelques mois avant l’annexion par la France de la province encore espagnole, le jeune Roussillonnais s’installe à Paris en 1681. Reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1700, cet héritier de Van Dyck et de Rembrandt deviendra le portraitiste attitré des monarques Bourbon, de Louis XIV à Louis XV, en passant par Philippe V d’Espagne.
 

Aristide Maillol (1861-1944), Jeune fille de profil, 1891 (ou vers 1896), huile sur toile, 100 x 73 cm. Dépôt du musée d’Orsay, Paris. © pascale march
Aristide Maillol (1861-1944), Jeune fille de profil, 1891 (ou vers 1896), huile sur toile, 100 x 73 cm. Dépôt du musée d’Orsay, Paris.
© pascale marchesan / service photo ville de perpignan

Quatre axes et un ancrage, pour un musée démultiplié
Voilà un artiste brillant dont les œuvres, comme toutes celles de ses confrères, étaient bien à l’étroit entre les murs de l’ancien musée ; et l’hôtel de Lazerme, coincé dans le lacis d’un quartier sauvegardé, ne pouvait guère s’étendre. Seule solution envisageable, l’annexion pure et simple du bâtiment mitoyen de l’hôtel de Mailly, datant du XVIIe siècle et propriété de la Ville. Après de rapides négociations, le projet d’extension est entériné et les travaux confiés, à partir de 2014, à l’atelier d’architecture de Stéphane Barbotin-Larrieu. Un parti pris muséographique original est alors adopté, avec deux ambiances différentes et inversées : contemporaine pour la présentation des pièces anciennes dans l’hôtel de Mailly, et respectueuse des décors du XVIIIe siècle pour celle des collections modernes, côté Lazerme. Une métamorphose totale dont le résultat est surprenant, avec une surface passée de 300 mètres carrés pour l’exposition permanente, et de 60 pour les accrochages temporaires, à respectivement 800 et 380 mètres carrés… alors que la superficie totale de l’établissement en comptabilise désormais 4 300, comprenant entre autres réserves, salle de conférences et jardin suspendu. Mais, dans cette aventure, le plus fascinant demeure le formidable travail d’enrichissement des collections, avec plus de cinquante œuvres nouvelles, acquises ou mises en dépôt par de grandes institutions nationales. Une bonne fortune que la directrice de l’établissement, Claire Muchir, retrace avec émotion : «Nous avons été étonnés et touchés de l’accueil qui nous a été réservé par le musée d’Orsay, le musée national d’Art moderne, le musée Maillol, le musée Bourdelle, le Centre national des arts plastiques, et la Fondation Jean et Simone Lurçat… tous répondant avec générosité à l’ambition de la Ville et accompagnant ainsi le musée dans sa réouverture». Respectant une chronologie stricte, devenue illisible dans l’ancienne configuration, elle élabore un nouveau parcours, qui exprime aussi le choix délibéré d’un ancrage intime avec Perpignan et son territoire, selon quatre axes bien définis.

 

Pablo Picasso (1881-1973), Portrait de Paule de Lazerme en Catalane, 19 août 1954, gouache et pastel sur papier, 64 x 49 cm, musée d’art Hyacinthe Rig
Pablo Picasso (1881-1973), Portrait de Paule de Lazerme en Catalane, 19 août 1954, gouache et pastel sur papier, 64 x 49 cm, musée d’art Hyacinthe Rigaud, Ville de Perpignan.
© Pascale Marchesan / service photo ville de perpignan © Succession Picasso 2017

Splendeur d’un retable de l’âge d’or
La visite débute par un hommage à l’art gothique catalan, tel qu’il s’exprime dans la cité dès le moment où celle-ci devient la capitale continentale du royaume de Majorque (1276-1344). La Vierge de la rue de l’Ange (bois polychrome anonyme, XIVe siècle) en est l’un des plus beaux fleurons. Par la suite, son intégration au royaume d’Aragon la transforme en une superpuissance commerçante et maritime, aux côtés de ses sœurs Barcelone et Valence, générant nombre de chefs-d’œuvre, tels que le merveilleux Retable de la Trinité (voir page de droite). Commandé en 1489 par les consuls perpignanais, ce panneau est dû au «Maître de la Loge de mer», du nom de ce célèbre édifice flamboyant du centre-ville. Entièrement restauré et placé en majesté face à des gradins, il peut être désormais admiré à sa juste valeur. Le deuxième chapitre de cette histoire, consacré à l’époque baroque, est écrit par deux acteurs essentiels : Antoine Guerra, auteur de peintures religieuses, et, bien sûr, Hyacinthe Rigaud. Ce dernier nous sourit à travers deux représentations : l’Autoportrait dit au turban de 1698, dépôt de l’État dès 1953, et un second, dit «au cordon noir» et peint en 1727. D’autres toiles du maître français sont venues les rejoindre récemment dont les trois acquises par la Ville, notamment le somptueux Portrait de Gaspard Rigaud, frère de l’artiste, de 1691 (reproduit page 154). Puis vient l’époque moderne, avec un début du XXe siècle particulièrement riche en peintres, parfois méconnus tels George-Daniel de Monfreid ou Étienne Terrus, exaltant les paysages catalans. Bien sûr, c’est le Banyulenc Aristide Maillol qui joue le rôle vedette, avec des toiles emblématiques comme la Jeune fille de profil, et ses sculptures «méditerranéistes» corps de femmes aux formes généreuses à admirer, avec le Le Désir (1907) ou L’Été sans bras (1911). Dans ces salles se bousculent les artistes qui se donnent rendez-vous à Perpignan après-guerre : Raoul Dufy, y résidant de 1940 à 1950, Jean Lurçat, et ses collaborations avec Firmin Bauby à la mythique poterie Sant Vicens dès 1951, ou encore Pablo Picasso, en villégiature créative dans ces murs-mêmes. Dernier volet de ce panorama perpignanais, la période contemporaine prend ses quartiers au rez-de-chaussée, avec des fenêtres-vitrines ouvertes sur la rue commerçante, comme une véritable galerie d’art. Visiteurs et passants peuvent donc se partager les tapisseries de Josep Grau-Garriga et les toiles d’Antoni Clavé, les chantres de l’exil, ou découvrir les grands formats d’aujourd’hui, ceux de Jean Capdeville et de Patrick Loste.

 

Aristide Maillol (1861-1944), Pomone drapée, 1921, bronze, 174 x 60 x 44 cm. Dépôt de la Fondation Dina Vierny - Musée Maillol, Paris. © Pascale March
Aristide Maillol (1861-1944), Pomone drapée, 1921, bronze, 174 x 60 x 44 cm. Dépôt de la Fondation Dina Vierny - Musée Maillol, Paris.
© Pascale Marchesan / service photo ville de perpignan

Soleils de Picasso sur Perpignan
Pour fêter magistralement la renaissance du lieu et de ses collections, la première exposition temporaire évoque les trois séjours de Pablo Picasso à Perpignan. «Le cercle de l’intime, 1953-1955» rappelle ces moments privilégiés que l’artiste a passés chez ses amis le comte et la comtesse Jacques et Paule de Lazerme, propriétaires de l’hôtel devenu depuis le musée Hyacinthe Rigaud. Eduard Vallès, son commissaire et conservateur au musée national d’Art de Catalogne à Barcelone, souligne «toute la légitimité de la manifestation, car Picasso a habité dans cette demeure, et certaines des œuvres exposées y ont même été créées». Pour la première fois, on découvre des documents inédits sur un épisode picassien plutôt méconnu. À commencer par de rarissimes petits films tournés dans la cour où l’on aperçoit les enfants Paul et Paloma, ainsi que Françoise Gilot, bientôt éclipsée par Jacqueline Roque, la dernière compagne, qui fera elle aussi le voyage. À Perpignan, le maître dessine beaucoup, peint à trois reprises Paule de Lazerme en costume catalan ; il se prête aussi aux prises de vue en noir et blanc ou en couleur du photographe local Raymond Fabre dans les rues de la cité, et se coiffe même de la rouge «barretina», le bonnet masculin régional. Revivant sans doute, et avec bonheur, cette catalanité enfouie depuis son départ d’Espagne en 1905.

 

Maître de la Loge de Mer, dit aussi Maître de Canapost et Maître de La Seu d’Urgell, actif à Perpignan autour du dernier tiers du XVe siècle, Retable
Maître de la Loge de Mer, dit aussi Maître de Canapost et Maître de La Seu d’Urgell, actif à Perpignan autour du dernier tiers du XVe siècle, Retable de la Trinité, 1489, huile sur bois, 373 x 224 cm.
© pascale marchesan / service photo ville de perpignan
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne