Les ateliers Mathieu : lumineux !

Le 15 juin 2021, par Harry Kampianne

Au cœur du Lubéron, sur une route des Ocres balisée de falaises sang et or, les ateliers de Régis Mathieu invitent à découvrir des lustres d’exception. Chaque pièce passant entre ses mains devient une œuvre d’art digne de l’excellence des maîtres d’antan.

Régis Mathieu derrière la sculpture lumineuse Abîme.  
© Cetadi Prod

En pénétrant dans ce palais flamboyant, la première impression est celle d’un ballet de cristal, de dorures et de patines habillant le scintillement de toutes ces pièces aux mille reflets. Dans les ateliers Mathieu Lustrerie, à Gargas dans le Vaucluse, le travail ne manque pas, les carnets de commande sont pleins. Les lustres du Petit Trianon, de la galerie des Glaces, de l’Opéra de Philadelphie, du palais Farnèse à Rome, de la Wallace Collection à Londres, ou même des grandes boutiques de luxe – Louis Vuitton, Hermès, Christian Lacroix, Chanel ou Cartier –, on les doit à Régis Mathieu, le maestro des lieux, et à sa trentaine de collaborateurs. Dorure, ciselure, bronze, fonte : autant de branches et de spécialistes qu’il a su fédérer, après un apprentissage rigoureux au sein de l’entreprise familiale, créée en 1948 par Henri Mathieu. «Tout est parti d’encriers en bronze que mon père a rachetés pour les transformer par la suite en lampes. Sa cible privilégiée, c’était les magasins de luminaires. Dans les années 1970, il a eu son passage dans le contemporain en créant la collection “Nickelor” (pièces en métal inspirées de l’art cinétique, ndlr). Je suis né dedans, et très heureux de faire ressurgir ce style avec sa réédition. J’aime son côté moderne intemporel, en rupture avec ce que l’on faisait avant. Quand mon père a créé ces luminaires en aluminium brossé et acier, il a pris le risque, vis-à-vis de son métier qui consistait à réaliser des lustres en bronze, de les exposer au Salon de Milan : c’était osé pour l’époque. De plus, cette collection me plaît car elle n'éclaire pas réellement la pièce. Ce sont avant tout des sculptures lumineuses.»
Un cours particulier avec les maîtres
Après le décès de son père, en 1982, la gérance de l’entreprise est reprise par sa mère jusqu’en 1992, année où Régis Mathieu, âgé de 20 ans à peine, reprend les rênes et délaisse le côté industriel de la société pour une dimension plus artisanale. «À la différence de mon père, qui dirigeait deux cents personnes et produisait en stock, je fais du lustre sur mesure, c’est-à-dire à la demande. Je suis plutôt dans la haute couture.» Passionné de patrimoine et d’histoire de l’art, le jeune entrepreneur décrypte progressivement toutes les techniques de la lustrerie. «Il m’a fallu une bonne dizaine d’années avant d’être reconnu comme un interlocuteur privilégié auprès des Monuments historiques et vu comme un expert incontournable. La restauration, c’est en fait un cours particulier avec les maîtres d’antan. Quand vous démontez, nettoyez et remontez chaque pièce avec toute la modestie que cela impose, vous avez l’impression d’avoir le maestro au-dessus de votre épaule vous expliquant ses secrets.» Du plaisir de la découverte à l’engouement de ses premiers achats, la collection de Régis Mathieu compte aujourd’hui près de mille lustres. «Chacun d’eux est un livre m’expliquant le savoir-faire d’une époque.» Bien que la restauration soit l’une des activités majeures des ateliers Mathieu, labellisés depuis 2007 Entreprise du patrimoine vivant, d’autres activités sont venues en renforcer la notoriété.

 

Les créations de Régis Mathieu. © Vicktaure
Les créations de Régis Mathieu.
© Vicktaure

La pérennité du lustre
La réédition en fait partie. «Cela peut paraître prétentieux, mais les pièces que l’on restaure, nous avons envie d’être en mesure de les refaire à l’identique. Nos archives, nos scanners, nos photos sont un atout. Dans les jardins du Palais-Royal, une lanterne sur deux a été fabriquée par nos soins. Quand on réédite ainsi une pièce, on met sa pierre à l’édifice. Je suis responsable de la pérennité du lustre, par rapport aux anciens qui l’ont créé et aux générations qui le restaureront après moi. Lorsqu’on est capable de refaire un lustre Louis XV de Jacques Caffieri, il est possible de concevoir quelque chose de magnifique en bronze, avec du cristal de roche noir ou des agates. Cela devient de la création de futurs classiques. C’est ce qui s’est passé avec l’équipe de l’hôtel de la Marine, qui est venue pour me demander de créer un luminaire contemporain sous les voûtes d’un bâtiment vieux de 300 ans. Dans la foulée, j’ai élaboré très vite une série de croquis et, comme j’ai l’atelier sous les yeux, je ne dessine pas le prototype : je le fabrique.
Je préfère travailler dans la réactivité plutôt que dans la macération.» Fort d’une collection commencée il y a vingt-cinq 
ans, Régis Mathieu s’informe sur l’historique de chaque pièce acquise : «La datation, c’est le tableau. C’est un témoin qui permet de dire qu’une pièce a été fabriquée à telle époque, pour tel lieu ou tel événement. Je regarde la taille des bougies, la manière dont c’est soudé, fabriqué, suspendu, et l’éclairage qu’il pouvait diffuser. Pour moi, l’histoire n’est pas dans les livres mais dans les tableaux. L’apport de la camera obscura est un indice majeur dans le rapport des proportions. On le voit dans les peintures de Vermeer. Au XVIIe ou XVIIIe siècle, le lustre était vu non pas tant comme un objet fonctionnel, mais comme un vecteur d’émotion intense, que l’on mettait en valeur à de grandes occasions.» Soucieux de l’excellence des ambiances aux chandelles des soirées d’autrefois, notre prince des lumières a d’ailleurs inventé la «bougie Mathieu», une ampoule LED restituant l’intensité et la couleur d’une vraie flamme. «J’avoue avoir eu pas mal de difficulté à imposer cette ampoule. Les diodes électroluminescentes n’étaient pas encore omniprésentes sur le marché.»

 

Montage aux ateliers Mathieu. © Mathieu Lustrerie
Montage aux ateliers Mathieu.
© Mathieu Lustrerie

Électron libre
Cette ténacité doublée d’exigence, Régis Mathieu la prolonge dans son musée, à deux pas des ateliers : une niche logeant plus de deux cents luminaires, dans une ancienne usine d’ocre ayant servi à fabriquer les tuiles des villages limitrophes. Un espace qu’il compte agrandir en investissant deux autres bâtiments dont l’ouverture est prévue pour Noël. «J’ai créé ce musée dans le seul but que l’on arrête de me demander les prix, même si je compte vendre un jour une grande partie de ma collection. Le musée est gratuit et le public peut suivre non seulement cinq siècles de lustrerie, mais aussi notre travail, les ateliers étant vitrés, ce qui donne à la visite un certain dynamisme. Je souhaiterais créer à travers cette extension une salle destinée au montage des très grandes pièces et une autre dédiée au contemporain : j'aimerais d'ailleurs développer trois thématiques consacrées à l’espace, à la nature et aux fonds marins. Je pense également mettre en place un jardin public contigu à l’archéologie industrielle de ces quatre bâtiments. Le visiteur aura une vue sur l’intérieur des ateliers et du musée grâce à leurs vitrages.» Difficile de ne pas voir en lui un électron libre. Inclassable, sans étiquette, avec plusieurs cordes à son arc, il ne laisse pas indifférent, au point de susciter les critiques et l’arbitrage de la Biennale Paris. «Pour eux, je ne suis pas antiquaire puisque faisant de la restauration ; les restaurateurs disent que je ne suis pas restaurateur puisque je fais des créations contemporaines. Les artistes vont dire que je ne suis pas artiste, parce que je fabrique moi-même mes lustres. C’est l’exemple des designers : en fin de compte, personne n’arrive à me mettre dans une boîte. J'ai eu ce problème il y a quatre ans avec le Syndicat national des antiquaires, qui m’a viré de la Biennale un jour après l’ouverture. Après cette mésaventure, Art Basel est venue me chercher.» Comme quoi, si la vie n’est pas un long fleuve tranquille, la liberté de ton et d’esprit peut être aussi gage de réussite et de reconnaissance.

à savoir
Ateliers Mathieu Lustrerie,
hameau des Sauvans, Gargas (84), tél. : 04 90 74 92 40,
www.mathieulustrerie.com
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