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La Gazette Drouot Personnalités - Interview

Célia Vérot, pour un patrimoine d’avenir

Le 07 décembre 2021, par Sarah Hugounenq

Alors que le patrimoine est devenu en quelques années une priorité politique et nationale, la Fondation du patrimoine, qui souffle ses 25 bougies, se refuse au bilan. Sa directrice générale, Célia Vérot, préfère esquisser les nombreux défis à relever.

Célia Vérot, pour un patrimoine d’avenir
© Aglaé Bory

En vingt-cinq ans d’existence, la Fondation du patrimoine a changé de dimension et a fortement accru sa visibilité ces dernières années. Cette croissance se vérifie-t-elle dans votre action ?
On constate en effet une dynamique de croissance nouvelle depuis trois ou quatre ans. J’en veux pour preuve le doublement de nos ressources : alors qu’en 2017 nous travaillions avec 31 millions d’euros, l’an dernier nous en avions 73 millions et cette année autour de 80 millions. Ce montant peut paraître minime en regard des budgets publics consacrés au patrimoine. Mais cela reste significatif pour le patrimoine non protégé, où il manque encore quelques millions pour de nombreux monuments. Je pense à la belle collégiale gothique de Vernon dans l’Eure, qui aurait besoin de 8 millions d’euros, ou à Villefranche-sur-Mer, la citadelle fortifiée du XVIe siècle des Alpes-Maritimes, qui nécessite 10 millions d’euros pour éviter qu’elle ne s’effondre.
Comment expliquer cette dynamique nouvelle ?
Outre l’innovation du Loto du patrimoine –qui a permis de lever 28 millions d’euros en 2020, soit quasi autant que le mécénat à hauteur de 30 millions d’euros, ndlr –, cela s’explique aussi par une dynamique plus générale de diffusion au sein de la population et des pouvoirs publics, et donc des mécènes, de l’intérêt et de l’importance du patrimoine. C’est le sens du travail que nous avons mené avec Stéphane Bern et tous nos soutiens : si on aime son patrimoine, il faut y contribuer. L’incendie de Notre-Dame a été un électrochoc, malgré la crainte, suscitée chez les bénévoles, les ONG du secteur social ou les maires, que cet événement n’écrase toute la générosité. Au contraire, un chantier aussi important financé intégralement par le privé a permis de montrer que ce secteur était capable de résoudre des problèmes. La crise a montré que chacun a un rôle à jouer et la générosité progresse dans tous les domaines. De plus, l’élargissement du périmètre de notre label aux villes de moins de 20 000 habitants en 2020 a aussi vu le nombre de nos dossiers croître de 15 %.
La crise sanitaire a-t-elle eu des répercussions sur la fondation ?
Nous avons été assez résilients. Si l’impact a été très fort au premier confinement, qui se superposait à la période de réserve des élections municipales, tout est reparti en fin d’année et nos financements ont été maintenus –les grandes entreprises et les subventions publiques locales ont contrebalancé la chute de 28 % du montant des souscriptions populaires, du fait de l’annulation des événements mobilisateurs (ndlr). La crise a finalement aidé à une plus forte prise de conscience de l’importance du patrimoine avec l’explosion du tourisme vert et domestique, de la nécessité de rééquilibrer les flux tant touristiques que financiers, puisque l’essentiel du plan de relance a profité aux grands monuments.


 

Le manoir Saint-Hippolyte du Bout des Près (Calvados), récompensé pour son impact économique du fait du maintien des activités sur le terr
Le manoir Saint-Hippolyte du Bout des Près (Calvados), récompensé pour son impact économique du fait du maintien des activités sur le territoire de la coopérative agricole.
© Origenplus


Née du besoin de mobilisation du secteur privé en faveur du patrimoine, la fondation n’est-elle pas depuis devenue le bras armé des politiques publiques patrimoniales en France? On se souvient du mouvement d’humeur du ministère de la Culture à votre annonce de la clôture de la souscription pour Notre-Dame…
Nous ne sommes ni le bras armé, ni un opérateur du ministère mais bien indépendants. Nous ne sommes pas plus un prestataire de collecte, ces sociétés commerciales qui prennent des honoraires. Dès son origine, la fondation a été créée pour répondre aux enjeux du patrimoine non protégé, donc non soutenu par l’État. Nous nous sommes ainsi toujours positionnés en soutien des collectivités territoriales. Quand nos objectifs croisent les politiques publiques, on ne s’interdit pas de coopérer avec l’État, ainsi que nous le faisons dans le cadre du programme « Petites villes de demain » avec les ministères de la Culture et de la Cohésion des territoires.

Avez-vous remarqué un changement de profil de vos donateurs ?
On a acté la baisse significative de donateurs au titre de l’ISF en IFI – le montant de collecte a été divisé par trois entre 2017 et 2020 (ndlr). Cette baisse est une tendance longue. Nous sommes donc plus proactifs sur d’autres types de campagnes, autour de Noël par exemple, et misons sur le don en ligne qui croît significativement, comme sur les réseaux sociaux – 30 % des dons perçus par la fondation ont été faits en ligne en 2020 (ndlr). On voit des jeunes de moins de 30 ans de plus en plus investis et généreux, mais sous des formes un peu différentes. À nous de les toucher avec le patrimoine, au-delà d’un intérêt pour la culture. On met en avant le patrimoine comme un élément de stabilité dans lequel on vit. Le patrimoine est porteur pour l’avenir, particulièrement dans ce moment de mutation technologique, sociale et économique.
À ce titre, votre action est de plus en plus présentée sous l’angle de l’impact social, environnemental et économique.
La vocation de la fondation a toujours été d’agir pour le patrimoine, pour son intérêt culturel ou architectural, mais aussi parce qu’il est porteur économiquement et socialement. Nous avons donc toujours mis en avant les métiers du patrimoine, par exemple. Mais il est vrai qu’aujourd’hui on ne se limite plus à une conviction, mais tentons d’objectiver ce discours. L’étude d’impact menée pour nos 25 ans montre que chaque euro donné à la fondation génère 21 € de retombées économiques, et que 15 834 emplois (ETP), dont un millier en insertion, ont été créés ou maintenus par notre action dans le bâtiment, en 2019. De plus en plus, les mécènes veulent que leurs financements jouent un rôle social ou environnemental. On s’adresse en priorité à des territoires qui ont besoin de développement économique.


 

La rénovation du rucher de l’ancien sémaphore de l’île de Groix (Morbihan) permettra de préserver l’espèce des abeilles noires en voie d’e
La rénovation du rucher de l’ancien sémaphore de l’île de Groix (Morbihan) permettra de préserver l’espèce des abeilles noires en voie d’extinction.
© Géos - AEL - Fondation du Patrimoine


Cette priorité ne va-t-elle pas conduire à conditionner votre soutien aux seuls projets capables d’émettre ces objectifs sociétaux ? Autrement dit, n’y a-t-il pas un risque de réduire le patrimoine à une fonction sociale quasi utilitaire ?
Je ne pense pas qu’il faille faire d’oppositions. Tous ces lieux ont été conçus à des fins utilitaires (résidence princière, moulin, etc.). C’est ce qui a justifié leur entretien. Investir pour des choses inutiles n’est pas pérenne. Promouvoir la réflexion sur la vocation du patrimoine, comme le château du XVIe siècle de Saint-Cirgues-sur-Couze, dans le Puy-de-Dôme, réhabilité à partir de la fin d’année pour y
installer une école, ne doit pas faire l’économie des débats sur les compromis à faire entre qualité patrimoniale et vocation des lieux ou transition énergétique.

Quels sont les projets et défis que devra affronter la fondation ces prochaines années ?
Je souhaite mieux intégrer le patrimoine naturel et les jardins, dans nos actions. Cette meilleure combinaison entre patrimoine naturel et bâti va avec une meilleure attention aux projets menés de manière écologique, comme ce manoir du XVIIIe siècle à Wast, dans le Pas-de-Calais, réhabilité avec des matériaux biosourcés locaux et sans émission d’énergie fossile. Il ne s’agit pas de faire de ces exigences un prérequis, mais de les favoriser et les promouvoir comme modèles pédagogiques réplicables. La pédagogie est un axe important de notre action que nous devons approfondir. D’une part, pour recruter davantage de bénévoles : de 600 en 2020, nous en visons mille dans deux ans. D’autre part, nous souhaitons mieux accompagner les élus dans les démarches de travaux et lever leurs obstacles administratifs. C’est pourquoi nous avons lancé mi-novembre le « Portail du patrimoine », qui se veut être un relais pratique sur les moyens de protection, les aides financières possibles comme les retours d’expérience.

 

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