Hervé van der Straeten un homme précis

Le 30 septembre 2016, par Éric Jansen

Son nom est gage de design rare et luxueux. Les décorateurs adorent ses créations, comme les collectionneurs avertis. Visionnaire et talentueux, Hervé van der Straeten a construit son succès avec méthode.

Hervé van der Straeten : «J’aime tout contrôler». Armoire Saturation, pièce unique de 2015.
© Jo Magrean

Le 3 octobre prochain, il sera au PAD de Londres, comme chaque année depuis 2008. Seul designer au milieu des marchands... Une démarche atypique qu’il assume. « Cela ne me gêne pas du tout. » Sur son stand, il présentera des pièces de sa dernière collection, la console Peep Show en version «rainbow» («les tubes ont reçu un traitement particulier afin que l’Inox prenne un aspect irisé comme la carapace d’un scarabée»), un cabinet avec des panneaux en laque de Chine anciens, l’iconique tabouret Capsule, «doré à la feuille», et l’impressionnante paire d’armoires Saturation, dont les portes sont composées d’une marqueterie de bois de bout enchâssée dans le bronze et l’ébène du Gabon. 2 400 heures de travail. Son prix ? 600 000 €… «On est dans de la très haute ébénisterie, commente Hervé van der Straeten. Tout le meuble peut se démonter s’il doit être restauré dans cinquante ans, ce qui impacte radicalement la façon de travailler et le prix. Les charnières et la serrure ont aussi été pensées spécialement. Quand on tourne la clé, on a l’impression d’être dans une voiture de sport.» Hervé van der Straeten n’est pas l’ambassadeur d’un design pour tous, et ce n’est pas par hasard qu’il présente ce type de meubles à Londres. « On y trouve une clientèle internationale très en attente de pièces sophistiquées. Londres attire beaucoup de grandes fortunes et le PAD bénéficie de la dynamique de la Frieze. Je rencontre des collectionneurs que je ne vois jamais à Paris.» Des Russes, des Chinois avertis, qui savent ce qu’ils achètent : «Plus ça va, plus ils ont l’œil, ils sont au courant de tout et savent reconnaître la qualit.» Le maître mot d’Hervé van der Straeten est lâché. Lui qui fut l’un des premiers designers à proposer des meubles d’une grande modernité mais conçus dans la tradition des arts décoratifs français, des pièces uniques ou en séries limitées, a très vite bénéficié de l’emballement qui a saisi les amateurs d’art contemporain. Devant cet enthousiasme mondial, il garde la tête froide et fait attention à qui il vend, comme le font les galeries d’art pour consolider la cote de leurs protégés.
Une aisance à marier comptabilité et créativité
Dès ses débuts, en 1985, Hervé van der Straeten se distingue des autres. Étudiant à l’école des beaux-arts, il se destine à une carrière de peintre, créant parallèlement des bijoux qui seront très vite remarqués. Christian Lacroix et Thierry Mugler lui passent commande et Hervé, pragmatique, fonde sa société pour pouvoir facturer… Il a 19 ans. Cette aisance à marier comptabilité et créativité sera sa force. Quand la plupart des designers ont besoin d’un partenaire pour produire leurs œuvres, le garçon se lance en toute indépendance. «Je me suis toujours autoédité.» Il se tourne vers les objets décoratifs, expose à la galerie Avant-Scène, puis se passe d’intermédiaire. En 1999, il achète un espace  450 m2  dans le Marais. «J’ai toujours eu une vision très claire sur la façon dont les choses doivent être faites, produites, présentées. Je n’ai rien contre les galeries, mais c’est encore mieux quand on a une liberté totale et qu’on peut tout faire soi-même.» Le pari est ambitieux et unique. Aucun designer n’avait encore tenté de présenter sa production dans sa propre galerie. «Je voulais aussi montrer de l’art contemporain, l’associer au design, ce qui semble complètement normal aujourd’hui, mais ça ne l’était pas en 1999.» Visionnaire, il est porté par la mode et très vite, la recette fonctionne. À raison d’une exposition tous les deux ou trois ans, Hervé van der Straeten présente une trentaine de créations, qui trouvent à chaque fois preneur. Auprès des meubles d’exception, on trouve des pièces à 10 000 €. La demande est telle, qu’il se lance dans un nouveau pari plus risqué encore : en 2004, il achète à Bagnolet des entrepôts, qu’il convertit en ateliers. D’un côté, les bronziers, de l’autre, les ébénistes. Ils sont aujourd’hui trente-cinq à ne travailler que pour lui… De quoi répondre aux commandes qui s’enchaînent. Plus de quinze ans après l’ouverture de sa galerie, Hervé van der Straeten est toujours autant désiré, renouvelant avec un réel talent ce mariage entre savoir-faire artisanal et recherche formelle pointue. «En dix ans, nous avons triplé la production et depuis deux ans, nous avons un rythme de croisière qui nous permet d’afficher un chiffre d’affaires de dix millions.»
Des luminaires sur mesure
Ce sont les décorateurs qui les premiers ont permis cet essor. En 1998, Alberto Pinto tombe amoureux de ses lustres en bronze et cristal de roche, et en commande pour une villa à Sao Paulo. « On les a faits sur mesure. Ils étaient gigantesques.»  Linda Pinto continue aujourd’hui à ponctuer de pièces d’Hervé ses chantiers de très grand luxe. « On en met partout, même sur les bateaux et dans les avions…». François Catroux est également un fan de la première heure. Ses clients s’appellent Diane von Furstenberg, Robert Miller ou sa fille Marie-Chantal qui vit à Londres… Hervé van der Straeten entre dans les bonnes maisons. Mieux, il est en phase avec la nouvelle génération des décorateurs, comme Joseph Dirand, qui l’installe chez Delphine Arnault, ou Jean-Louis Deniot, lyrique sur le travail du designer : «Ses créations sont d’une incroyable virtuosité, entre art et mobilier, elles donnent de l’énergie à un intérieur. Et les finitions sont toujours impeccables !» Malin, le designer n’accepte pas que ses pièces décorent des restaurants ou des boutiques. Question d’image. À l’étranger, quand il ne fait pas son autopromotion au PAD de Londres, il est présent chez l’incontournable Ralph Pucci à New York, Miami et bientôt Los Angeles. Il a également exposé chez Karsten Greve à Saint-Moritz et chez Robilant+Voena à Milan. Des galeries d’art, plutôt que des galeries de design… « Mais je n’ai pas dit que je faisais des œuvres d’art, je fais du mobilier, du luminaire, cela ne me pose pas de problème, je suis très content d’être un designer qui dessine des meubles.»
Au mobilier national
Des meubles certes, mais qui ressemblent parfois à de véritables sculptures, comme l’armoire Partition que Jean-Louis Deniot va justement présenter dans une villa lors de Design Miami début décembre. Ce contrôle permanent de la qualité et du positionnement a assuré à ses créations une cote saine. «Elle monte doucement et sûrement», commente-t-il modestement. Au Mobilier national, on est bien conscient de la valeur du designer et cela fait longtemps qu’on a engrangé quelques pièces, comme la lampe Élancée, présente à l’Elysée et au ministère de la Culture. Au musée des Arts décoratifs, Olivier Gabet est moins riche et le regrette : «Nous n’avons pas un budget extraordinaire, mais il est bien sûr sur notre liste. Heureusement, nos collections s’enrichissent grâce aux dons de généreux donateurs. Nous avons ainsi reçu récemment deux pièces grâce à Dominique Hériard Dubreuil.» À défaut de pouvoir s’offrir une console à 150 000 €, il peut toujours mettre dans ses vitrines le flacon du parfum J’adore de Dior. C’est Hervé van der Straeten qui l’a dessiné. Idéal pour illustrer la devise du musée, « le beau dans l’utile». Et sans doute la pièce la moins chère du designer.

Hervé van der Straeten
EN 4 DATES
1965
Naissance, à Brétigny-sur-Orge (Essonne).
1985
Succès pour ses premières collections de bijoux, création de sa société.
1999
Ouverture de sa propre galerie, rue Ferdinand-Duval, dans le Marais.
2004
Hervé van der Straeten fonde ses ateliers d’édition à Bagnolet, qui comptent aujourd’hui trente-cinq salariés.
À voir
«Profusion», galerie Flore, place du Châtelain 18, Bruxelles.
Jusqu’au 7 octobre 2016.


PAD, Berkeley square WI, Londres.
Du 3 au 9 octobre 2016.
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