Cátia Esteves, sculptrice de lumière

Le 01 décembre 2016, par Virginie Chuimer-Layen

En 2015, un grand luminaire en carton recyclé irradiait sur l’un des stands du salon Révélations, aiguisant notre curiosité. Rencontre tout en légèreté et délicatesse avec son auteur.

Cátia Esteves.
© Mathilde Bégaud

Paris, 15e arrondissement. Entre la tour Eiffel et l’École militaire, Cátia Esteves nous attend, sourire aux lèvres, dans son atelier installé en sous-sol, au Village suisse. Dans un local plutôt exigu, où elle œuvre à la vue de tous, elle nous reçoit entourée de pots de couleurs, de seaux remplis de pâte à papier, et de suspensions, dont certaines, imposantes, ont des allures d’étranges sculptures. «Cet endroit me sert d’atelier et de show-room, nous confie-t-elle. Mais j’espère bientôt m’installer dans un local partagé, beaucoup plus grand, ailleurs… et je crois bien l’avoir trouvé !»
Artisane de cœur
Née au Portugal il y a bientôt trente ans, Cátia Esteves est titulaire d’un master en architecture, délivré par l’Université technique de Lisbonne. «Très tôt, mes parents m’ont donné le goût de la sculpture et de l’architecture, en m’emmenant visiter des musées. Au Guggenheim de Bilbao, j’ai eu une première révélation en voyant les œuvres sculpturales de Richard Serra dialoguant avec l’espace.» L’année suivante, en 2012, elle s’envole pour Bruxelles, où elle travaille dans un cabinet d’architecture, ALTIPLAN°architects, jusqu’en 2014. Là, elle prend conscience de ce qui lui manque. «J’ai beaucoup appris à leur contact. J’ai approfondi ma manière de gérer des projets, de leur conception à leur réalisation, affûté mon sens de l’espace, mais je souhaitais avoir un rapport plus direct avec la création. Malgré ma formation initiale et cette expérience, je me considère plutôt comme une designer à l’âme d’artisane, car mes pièces sont uniques, sur mesure et faites à la main.»

 

Cátia Esteves (née en 1987), Gota.P, 2014, papier, 250 x 100 cm. © Cátia Esteves
Cátia Esteves (née en 1987), Gota.P, 2014, papier, 250 x 100 cm.
© Cátia Esteves


Scénographies du dérisoire
Cátia réalise des luminaires, modulables pour certains, dont les formes récurrentes sont conçues essentiellement à partir de matières considérées comme ordinaires. «Je crée des objets avec du carton, du papier, du polystyrène ou du fil, d’or, de cuivre, d’inox ou d’argent. Trop souvent, l’homme a tendance à négliger voire oublier les trois premiers précités. J’utilise du papier recyclé, parfois directement récupéré d’imprimeries. Le carton ondulé de mes ouvrages est également retraité, et les billes de polystyrène sont souvent celles que l’on trouve dans les cartons d’emballage.» Travaillant principalement sur commande, la créatrice étudie tout d’abord l’environnement dans lequel elle va insérer ses suspensions. «Je réfléchis sur leurs multiples points de vue, et sur ce qu’elles doivent apporter au lieu. En somme, je joue et cherche à créer des ambiances avec le site.»
Intelligence de la main
Une fois choisi le matériau conditionnant la forme, elle étudie les proportions, en concevant des plans et des maquettes sur ordinateur, même si elle dessine aussi souvent à la main. Vient alors le temps du faire, qu’elle affectionne particulièrement. Elle découpe au laser des anneaux concentriques de différentes tailles dans une même planche de carton, puis les superpose pour composer un ensemble graphique, très esthétique. Pour ses pièces en fil métallique, elle gonfle un ballon, qui lui sert de moule, autour duquel elle tisse une fine toile arachnéenne. «Lorsque j’élabore une suspension en polystyrène, j’use d’un archétype similaire. Mais, sur celui-ci, j’applique une préparation dense à base de pâte de papier et de billes broyées, dont je garde le secret, que je plonge à nouveau dans des milliers de billettes. Puis je fais disparaître le ballon.» Dans l’entrée de l’atelier, une forme imposante au relief chiffonné retient notre attention. «Je l’ai réalisée à partir d’une chape en papier journal froissé, sur laquelle j’ai appliqué du plâtre et un vernis. Après séchage du tout, j’ai posé une épaisse pulpe de papier, retravaillée aux doigts, presque de manière instinctive, en y laissant mes empreintes.»

«Au-delà de leur éthique, dans l’air du temps, les suspensions lumineuses de Cátia Esteves jouent avec l’espace environnant et le spectateur, dépassant les limites physiques de simples objets à vivre.»

Pour des formes naturelles
L’artisane ne cesse de pétrir, de plonger les sphères colorées ou naturelles dans des bains de granules, de disposer les découpes cartonnées avec dextérité. «J’aime leur toucher très sensuel, nécessaire pour moi.» En résultent des objets aux lignes minimalistes, épurées, ou encore de style baroque, qui parlent à notre imaginaire et évoquent le monde naturel environnant. Là une ruche d’abeilles bourdonnante, ici un nid suspendu comme un fruit trop mûr, ailleurs, une boule en fusion tel un soleil de feu, ou encore une éponge de mer fossilisée… Même si ces visions extérieures nourrissent avec bonheur ces objets, peu importe l’interprétation que l’on en fait : Cátia s’inspire des formes simples de la goutte, du nuage, de l’œuf, comme en témoignent les titres de ses créations Gota, Nuvem ou Ovo, en portugais.
Énergies contraires
Vertiges de la gravité pour l’une, poésie de la légèreté et de l’instabilité pour l’autre, ses productions semblent révéler les forces paradoxales de la nature. À travers ses Gota.C, Gota.P ou autres, la dernière lettre correspondant au type de matériau employé «C» pour carton, «P» pour papier, «N» pour polystyrène et «F» pour fil , Cátia capte «le fragile moment où la perle, prête à tomber, ne l’est pas encore totalement». Comme si elle souhaitait cristalliser la dernière goutte, avant sa disparition définitive. À Dieppe, où elle a séjourné, elle remarque de beaux nuages dans le ciel. «À force de les regarder, je n’arrivais plus à voir quelles en étaient leurs formes. Leur impermanence m’a touchée.» Et d’ajouter : «En fait, j’aimerais faire réfléchir sur la fugacité du temps et sur notre place, toute relative, au sein de la nature, à travers mes réalisations.»

 

Cátia Esteves, Gota.C, 2014, carton ondulé recyclé, 250 x 100 cm. © Cátia Esteves
Cátia Esteves, Gota.C, 2014, carton ondulé recyclé, 250 x 100 cm.
© Cátia Esteves


Et la lumière fut
Au-delà de leur sens éthique, dans l’air du temps, ses pièces dépassent le cadre de simples objets à vivre. Conduire ces derniers au-delà de «leurs limites physiques» constitue, en effet, l’un des enjeux majeurs de la créatrice. Les cercles superposés de carton s’accordent avec des espaces vides, pour mieux «libérer» la lumière, les fils tissent un maillage dense, pour mieux «l’emprisonner». À travers ces jeux de creux et de pleins, d’ombre et de clarté contrastées, le visiteur, pris au piège d’entrelacs de rayons, de fils ou de constellations de points, perçoit différemment l’environnement dans lequel il s’intègre. Avec leurs volumes démultipliés, les interventions de Cátia mettent en avant de nombreux points de vue et différentes échelles, jouant sur l’équilibre et le déséquilibre des formes. Des ouvrages dont la conception s’apparente étrangement à celle de la sculpture, voire de l’architecture… La boucle serait-elle bouclée ? Remarquées sur le stand de la Chambre de métiers et de l’artisanat de Paris lors de la dernière édition du salon Révélations au Grand Palais (10-13 septembre 2015), ou en avril dernier, à l’exposition «Berlin reçoit Paris», au musée des Arts décoratifs de Berlin, ses suspensions organisant de féeriques ballets lumineux attirent collectionneurs privés et entreprises, toujours plus nombreux. En 2014-2015, elle a créé, parmi d’autres, un ensemble de plusieurs pièces au sein de la distillerie artisanale Bégaud, en Saintonges, et dans l’espace muséal du domaine floral du Bois des Moutiers, à Varengeville-sur-Mer. Très récemment, la société d’emballage Raja lui a également passé commande pour son site de Villepinte. Influencée par la Wiggle Side Chair en carton ondulé créée par l’architecte Frank Gerhy, en 1972, ou encore par les installations baroques et oniriques de Joana Vasconcelos, Cátia Esteves donne corps à son univers fait de rêves de lumière, où elle évoque la nature et ses désirs intimes, à l’aide de matériaux modestes ennoblis.

Cátia Esteves
en 5 dates
1987
Naissance à Lisbonne
2011
Master en architecture, Université de Lisbonne
2014
Première création de luminaire
2015
Participation au salon Révélations (stand CMA de Paris)
2016
Exposition «Berlin reçoit Paris» (musée des Arts décoratifs de Berlin)
À voir
Salon Révélations, biennale internationale
des métiers d’art & création, Grand Palais, avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe.
Du 3 au 8 mai 2017.
www.revelations-grandpalais.com

À consulter
www.catiaesteves.com
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