La peinture de Bohême : nouveau graal du marché de l’art ?

Le 09 janvier 2020, par Carole Blumenfeld

Le 30 novembre dernier, La Vierge et l’Enfant en trône du Maître de Vyssi Brod a été adjugé pour 6,2 M€ à la galerie Filippo Benappi, œuvrant pour le Metropolitan Museum of Art, qui s’est mobilisé pour mettre à l’honneur cette peinture.

Le tableau du Maître de Vyssi Brod, peint a tempera sur panneau (22 20 cm) vers 1350, a été adjugé 6,2 M€ à Dijon par Cortot & Associés OVV (expert : cabinet Turquin).

Il y a quelques années encore, le nom du Maître de Vyssi Brod demeurait éminemment confidentiel. Seuls quelques initiés connaissaient les neuf panneaux du retable cistercien de Vyssi Brod commandés par le grand chambellan de Charles IV de Bohême, Petr Rozmberk, et conservés par la Galerie nationale de Prague au couvent de Sainte-Agnès  seuls quatre d’entre eux lui reviendraient , ou les quelques œuvres qui lui sont attribuées telle la Madone de Kladsko, conservée au Dahlem Staatliche Museum, à Berlin. Et puis, il y eut l’exposition du Metropolitan Museum of Art, en 2005-2006, «Prague, The Crown of Bohemia, 1347-1437». Une première. Un électrochoc aussi. Depuis la révolution de Velours, Prague est certes l’une des destinations les plus visitées d’Europe. Et si son patrimoine est désormais fort accessible et bien connu, en dehors d’une kyrielle de spécialistes, peu d’amateurs avaient peut-être eu autant conscience d’y trouver là le pendant artistique de la cité des Papes. Filleul de Charles IV le Bel, à la cour duquel il fit son éducation pendant près de sept années, en partie auprès du futur pape Clément VI, époux de Blanche de Valois, Charles IV  roi de Bohême à partir de 1346, empereur en 1355  fait de Prague une ville cosmopolite où les artistes français, italiens et nordiques sont accueillis à bras ouverts. Comme en Avignon, les interactions frissonnent. Or, l’identité de ces artistes demeure encore incertaine. Si le premier peintre du roi, le Maître de la Généalogie Luxembourg, est semble-t-il le Strasbourgeois Nicholas Wurmser, le Maître Théodoric pourrait être originaire de Cologne, tandis que le Maître Oswald et celui du Retable de Trebon restent des inconnus, le Maître de Vyssi Brod l’étant bien plus encore. L’élégance de son faire minutieux  celui des miniaturistes , sa connaissance intime du sens italien des volumes et de la couleur sont déroutantes.
Le premier «coup»de Filippo Benappi
Après l’exposition du Metropolitan Museum of Art, le marché a eu pourtant du mal à donner le change, puisque ces œuvres sont rarissimes si ce n’est impossibles à trouver. Arrière-petit-fils, petit-fils et fils de marchands piémontais, Filippo Benappi expose pour la première fois à la Tefaf Maastricht en 2012, grâce à l’appui de Sasha Mehringer. Il a alors 25 ans. Il se fait remarquer avec un fond d’or  longtemps exposé à l’Alte Pinakothek et tout juste restitué à une famille juive  qu’il vient d’acquérir, sûr de son coup, et où Andrea de Marchi a reconnu la main de Franceschini Zavattari. L’œuvre est alors achetée par la collection Alana. Pour refaire aussi bien l’année suivante, Benappi sort l’un des tableaux que son père lui avait laissés dans le stock de la galerie familiale : un petit panneau bohémien représentant Saint Procope et saint Adalbert. Lorsqu’il était passé en vente à Londres, au début des années 1990, les marchands suisses qui en avaient fait l’acquisition avaient pensé y voir une main française du XVe siècle. Effrayés de découvrir qu’il s’agissait d’un tableau praguois, une peinture peu considérée, ils l’avaient cédé à Ezio Benappi pour peu. Deux décennies plus tard, Filippo Benappi le propose pour 2,8 M$ à Maastricht, sans susciter beaucoup d’intérêt. Il le cède 2,2 M$ au Metropolitan Museum of Art qui l’avait exposé en 2005 comme anonyme, tout en indiquant que, pour Olga Pujamnova, Andrea De Marchi et Gaudenz Freuler, il pouvait s’agir d’une œuvre du Maître de Vyssi Brod. Benappi fait alors son entrée dans la cour des grands. Depuis, il a d’ailleurs vendu au musée de la 5e Avenue un Christ à la colonne de Johann Baptist Hagenauer, la Crucifixion de Stefano da Verona, et a surtout tissé une relation de confiance avec Keith Christiansen. Il n’est pas rare qu’il enchérisse pour le Metropolitan. C’était d’ailleurs lui qui avait décroché l’enchère finale de 1 025 000 € pour une école française vers 1400-1410, un Moine franciscain en prière devant la Vierge et l’Enfant Jésus présenté par saint Louis de Toulouse, à droite saint André, chez De Baecque OVV, le 12 novembre 2018, à Lyon finalement préemptée par le Louvre (voir l'article 
Un primitif français au Louvre de la Gazette 2018, n° 41, page 199).
Aussi rare que Cimabue
C’est donc tout naturellement la galerie Filippo Benappi qui enchérissait à Dijon le 30 novembre dernier. Discret, Benappi y avait dépêché Amel Khiter, qui s’est battue en salle contre Saint-Honoré Art Consulting jusqu’à 4,4 M€, ainsi que deux enchérisseurs tchèques  l’un au moins officiait pour la National Gallery. Cinq autres acheteurs potentiels étaient d’ailleurs au téléphone, dont le sous-enchérisseur final, qui conversait avec Stéphane Pinta. Acquis pour 6,2 M€, La Vierge et l’Enfant en trône a ainsi fait entrer le Maître de Vyssi Brod dans l’histoire du marché de l’art. Parmi les grandes découvertes récentes du cabinet Éric Turquin, c’est certes moins que Le Christ moqué de Cimabue, mais c’est plus, et de loin, que la Lucrèce d’Artemisia Gentileschi. Si Filippo Benappi rêve au coup d’après, il reste que ces corpus sont extrêmement resserrés. Aucune œuvre de Nicholas Wurmser, du Maître Théodoric ou de ceui du Retable de Trebon n’est jamais passée en vente publique, sous ces noms du moins, et le tableau de Dijon était le premier du Maître de Vyssi Brod jamais présenté aux enchères. La vraie leçon de Dijon, c’est moins le prix atteint par l’un des trois artistes de cette «Sainte Trinité», ni le fait que les musées de Prague et de New York aient été parties prenantes, mais plutôt le nombre d’acheteurs potentiels. Il y a fort à parier que, dans les prochains mois, les primitifs bohémiens, anonymes ou pas, tiennent le haut du pavé. Pour le Metropolitan Museum of Art, la boucle est bouclée, quinze ans après l’exposition de 2005.

samedi 30 novembre 2019 - 15:30
Dijon - 44, rue de Gray - 21000
Cortot et Associés