La fondation A. M. Qattan à Ramallah

Le 05 janvier 2021, par Zaha Redman

Deux ans après son ouverture, ce centre d’art de Ramallah, destiné à soutenir la scène artistique palestinienne d'aujourd'hui, est déjà une institution phare au Moyen-Orient.

La fondation A. M. Qattan à Ramallah, vue de la terrasse.
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Fondation Qattan

Fin juin 2018, l’inauguration à Ramallah de la fondation A. M. Qattan (AMQF) bénéficie d’une importante couverture médiatique, avec des articles parus dans The Art Newspaper, Artforum, El País, Frieze, The Guardian, Libération… La communication de la fondation n’y est pas étrangère, mais cette série de publications témoigne d’un intérêt évident pour une initiative appelée à faire date. Le lancement à Ramallah d’un centre culturel indépendant, ambitieux, doté de budgets sérieux et porté par un organisme ayant fait ses preuves mérite d’être relevé, mais il suscite encore une forme de circonspection. Le bâtiment est imposant, mais la programmation devra attendre quelques mois, des finitions incontournables tardant à venir. En Palestine, rien n’est impossible, mais les calendriers des grands chantiers sont vulnérables. Deux ans plus tard, et malgré le Covid, la fondation de Ramallah affiche fièrement un bilan à la hauteur de ses promesses : un équipement culturel bien vivant, des manifestations et des expositions de qualité, un enracinement local solide tout en s’inscrivant dans un réseau mondial. De la Palestine y est montrée une image étonnante et jeune, tournée vers le futur, peu connue mais autrement plus attrayante que les représentations rebattues. Elle compte désormais parmi les espaces culturels phares du Moyen-Orient, et peut rivaliser avec d’autres institutions internationales. Ce nouveau lieu n’est pas un ovni et vient s’ajouter à d’autres espaces de la région. Le Musée palestinien, installé à côté de l’université de Bir Zeit, a été inauguré en 2016 avec des collections et des expositions sur l’histoire d’un peuple et son patrimoine. Il est abrité dans une architecture flambant neuve, très contemporaine, entourée d’un parc paysager. Au cœur de la ville et d’allure plus traditionnelle, le centre culturel Khalil Sakakini organise quant à lui, depuis 1996, un programme soutenu de manifestations, expositions, conférences, ateliers ou débats. Mais la fondation A. M. Qattan a un profil un peu différent, plus ciblé : elle met ses moyens au service des jeunes, notamment des acteurs et professionnels de l’enseignement et de la culture. Ses programmes de bourses et de résidences, d’aide à la création, de formation et d’ateliers accompagnent ses expositions et événements. Franchement ancrée dans la transmission, elle n’est donc pas vouée à abriter ni à valoriser une collection privée, mais à soutenir le travail d’artistes, musiciens, poètes, cinéastes, vidéastes ou plasticiens. L’ambition de ses équipes est de favoriser les initiatives palestiniennes, individuelles ou collectives, leur permettre d’établir des passerelles avec des espaces et des manifestations internationales. En témoignent des partenariats avec des organismes comme la Maison des Arts à Paris, le Goethe Institut ou d’autres réseaux suisses ou scandinaves. La diaspora palestinienne comptant de nombreux artistes et intellectuels, la fondation contribue à les faire connaître auprès du public local. Car la Palestine reste isolée, tentée comme le reste du monde arabe par des valeurs conservatrices. Il faut la considérer comme une plate-forme d’échange et de production, une caisse de résonance de talents à défendre comme Dima Srouji, Inas Halabi, Bashar Alhroub, Jawad al Malhi et tant d’autres.
 

Safaa Khatib, «Young Artist of The Year» 2018 de la fondation A. M. Qattan, La Rébellion des nattes.© Fondation Qattan
Safaa Khatib, «Young Artist of The Year» 2018 de la fondation A. M. Qattan, La Rébellion des nattes.
© Fondation Qattan

Abdel Mohsin Al-Qattan, un homme éclairé
«Comment le monde arabe, avec sa riche histoire, sa culture, ses ressources naturelles, ses élites relativement instruites et son emplacement géographique au centre du monde, peut-il aboutir à tant de gâchis […] il a besoin d’un changement culturel profond, d’une révolution des valeurs et de l’éthique.» Tel est le constat formulé par Abdel Mohsin Al-Qattan au début des années 1990, lorsqu’il échafaude le projet d’une fondation culturelle pour la Palestine. Né à Jaffa en 1929, expulsé en 1948 comme des centaines de milliers de Palestiniens, il fait fortune au Koweït. Mais il n’a pas oublié sa terre natale. Dès les années 1960, le philantrope participe à la création de l’Institut d’études palestiniennes et à la mise sur pied de Taawon, une ONG à vocation humanitaire, sociale et culturelle. Il est associé aux organisations qui conduiront à la naissance de l’Autorité palestinienne. Avec la première guerre du Golfe, les Qattan quittent le Moyen-Orient pour s’installer en Angleterre. En 1993, en compagnie de son épouse Leila, Abdel Mohsin Al-Qattan crée une fondation pour promouvoir le développement artistique en Palestine. En lui réservant le quart de sa fortune personnelle, il entend lui assurer une complète autonomie financière ainsi qu’une transparence organisationnelle.

 

Signé par le cabinet espagnol Donaire Arquitectos, un bâtiment pensé comme un phare.© Fondation Qattan
Signé par le cabinet espagnol Donaire Arquitectos, un bâtiment pensé comme un phare.
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Fondation Qattan

Ouverture sur le monde
À Londres, la fondation possède une vitrine publique, The Mosaic Rooms : doté d’une programmation indépendante, cet espace culturel met l’accent sur la pluralité de la création arabe. Dans le contexte actuel des bouleversements radicaux du monde musulman, ses expositions et événements sont appréciés du public britannique. Deux autres antennes, l’une à Gaza, l’autre à Beyrouth, proposent des actions en direction du très jeune public. Avec une équipe de trois personnes à sa création, la fondation A. M. Qattan compte aujourd’hui une centaine de salariés, dispose d’un budget annuel de près de cinq millions d’euros, et ses audits financiers sont disponibles en ligne sur son site internet. Le nouveau bâtiment de Ramallah, conçu par le cabinet sévillan Donaire Arquitectos, est installé sur l’une des nombreuses arêtes de la ville, au cœur du quartier huppé d’Al-Tira. Bien que l’édifice ne soit pas à proprement parler de grande hauteur, le concept ayant guidé ses auteurs est celui du phare. Parfaitement inscrit dans le paysage mais bien visible à distance, reconnaissable aux vibrations produites par les surfaces ajourées de son corps principal, il possède une magnifique terrasse qui offre une vue exceptionnelle jusqu’à la Méditerranée, à quelque cinquante kilomètres de distance. Cette échappée suggestive, qui embrasse le territoire historique de la Palestine, dit combien l’ouverture traditionnelle sur le monde et au-delà de la mer reste important. La salle d’accueil donne accès à la médiathèque et à la bibliothèque, aux espaces de formation ainsi qu’à ceux d’exposition situés aux étages inférieurs mais toujours ouverts sur l'environnement, la construction étant posée à flanc de montagne. Le lieu dispose en outre de trois studios d’enregistrement parfaitement équipés, d’une salle de spectacle et de divers espaces de travail et de création. La dernière exposition de la fondation A.M. Qattan est emblématique de ses choix et de ses engagements. «Weed Control» («Le Contrôle des semences»), programmée jusqu’en décembre dernier mais susceptible d’être prolongée en raison du Covid, s’appuie sur un document du début des années 1940 : le recensement des semences palestiniennes opéré par les autorités britanniques mandataires pour maîtriser les productions agricoles. Autour de la mise en valeur de ces archives, la fondation a missionné une trentaine de jeunes artistes afin qu’ils apportent un témoignage personnel. Le concept est aussi clair qu’efficace, établissant parfaitement les ressorts d'aujourd'hui de la culture palestinienne, dans une temporalité multiple, contradictoire, avec un éclairage exploratoire étonnamment actuel. À sa façon, le schéma de Qattan pourrait être un modèle pour les fondations culturelles du Moyen-Orient.

à savoir
Fondation A. M. Qattan,
27, An-Nahda Women Association Street, Al-Tira, Ramallah, tél. : +970 22 96 05 44.
www.qattanfoundation.org/en/cap
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