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La Cité internationale, architecture polyglotte

Le 04 janvier 2022, par Andrew Ayers

Véritable musée à ciel ouvert, la Cité internationale universitaire de Paris a été fondée au lendemain de la Grande Guerre. Sa quarantaine de maisons témoigne des évolutions sociétales depuis un siècle.

La Cité internationale, architecture polyglotte
Fondation Biermans-Lapôtre, Maison des étudiants belges et luxembourgeois
© Igor Stefan

Niché à la limite du 14e arrondissement, entre le parc Montsouris et le boulevard périphérique, un paisible terrain arboré de trente-quatre hectares accueille l’incomparable collection de bâtiments, dont une quarantaine de résidences étudiantes, composant aujourd’hui la Cité internationale universitaire de Paris. Derrière son acte fondateur, le 7 juin 1921, entre l’État, la Ville et l’université se trouvent trois hommes : André Honnorat, éphémère ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts (1920-1921), Paul Appell, recteur de l’académie de Paris (1920-1925), et Émile Deutsch de La Meurthe, industriel et philanthrope qui promet 10 millions de francs or pour lancer le projet. Leurs ambitions sont à la mesure de la crise déclenchée par une guerre meurtrière qui a fait perdre un million et demi d’hommes à la France et provoqué une pénurie de logements sans précédent : pallier le manque aigu d’hébergements estudiantins dans la capitale, contribuer à ce que Paris regagne sa place de centre intellectuel et universitaire d’envergure internationale, œuvrer pour la paix. Si la future élite mondiale se côtoie pendant ses études, espère-t-on alors, elle se connaîtra et se comprendra mieux, et préférera la coopération des nations au conflit armé. Dans ce contexte, le choix du site est un symbole fort : le terrain initial de vingt-sept hectares cédé par la Ville correspond aux anciens bastions 81, 82 et 83 des fortifications de Paris, que les méthodes de guerre industrielles ont rendues obsolètes. Votée par l’Assemblée nationale en 1919, la destruction de l’enceinte libère d’importantes réserves foncières, mais, conformément au courant hygiéniste de l’époque, il n’est aucunement question de tout bâtir. Là où se trouvaient les bastions, des logements sociauxsortiront de terre, tandis que le glacis (terrain découvert, ndlr) qui les entourait, large de deux cent cinquante mètres, sera réservé aux terrains de sport et aux espaces verts.
 

Collège néerlandais © Paul Raftery
Collège néerlandais
© Paul Raftery


Modèle anglo-saxon
Ces préconisations sont prises en compte par l’architecte Lucien Bechmann lorsqu’il entame, dès 1921, la planification de la future Cité universitaire, épaulé par un urbaniste et paysagiste de la Ville, Jean Claude Nicolas Forestier. Les deux hommes se tourneront vers le modèle des campus américains, dont ils ont fait un tour d’inspection, espaçant les constructions dans la verdure, mêlant le formel et l’informel dans leur traitement des allées et des espaces verts. C’est d’ailleurs vers un autre modèle anglo-saxon que s’oriente Bechmann lorsqu’il signe le premier groupe de maisons à sortir de terre, en 1925, pour la Fondation Émile et Louise Deutsch de La Meurthe, lequel reprend le plan en quadrangle et le style architectural des colleges anglais d’Oxford et de Cambridge. Ce choix lui vaut la critique de ceux qui auraient préféré des références franco-françaises, alors même que les Anglais se sont inspirés du Moyen Âge en France lors de la construction de leurs universités aux XVI
e et XVIIe siècles, leur répondra-t-il. Malgré le rêve d’entente internationale concrétisé par la création de la Société des nations en 1920, les nationalismes ont en effet la vie dure. Les tendances politiques se reflètent dans l’architecture des premières années de la Cité, où la plupart des pavillons nationaux, financés par des gouvernements étrangers, affichent des caractéristiques censées représenter les pays concernés. Ainsi la Fondation hellénique (Nikolaos Zahos, 1932), dont l’ossature est en béton, s’habille-t-elle d’une peau de pierre aux portiques ioniques, tandis que le Colegio de España (Modesto López Otero, 1935) s’inspire du palais du duc d’Alba à Salamanque, le Collège franco-britannique (Pierre Martin et Maurice Vieu, 1937) évoque les demeures des Tudors, et que l’imposante Maison internationale (Lucien Bechmann et Jean-Frédéric Larson, 1936) est un pastiche du château de Fontainebleau.
Épure néerlandaise
Seuls deux pays dérogeront à la règle en proposant un bâtiment résolument moderne. Signé Willem Marinus Dudok, architecte municipal à Hilversum, le Collège néerlandais (1938) déploie, dans un dépouillement raffiné, des verticales et des horizontales dignes d’un tableau de Piet Mondrian. Encore plus radicale, la Fondation suisse (1933), construite par Le Corbusier, est une véritable machine hygiéniste : conçue selon ses Cinq points d’une architecture nouvelle, elle est implantée comme un meuble sur de solides pilotis en béton. Ses chambres se glissent en effet dans son ossature en acier comme autant de «casiers», toutes orientées au sud et largement vitrées, laissant entrer les salutaires rayons du soleil, considérés alors comme essentiels dans la lutte contre la tuberculose. Après la Seconde Guerre mondiale, le style international prévaut dans la Cité. La Maison de la Tunisie (Jean Sebag, 1953) en décline une version assez banale et sans éclat, même si elle se rattrape à l’intérieur en intégrant des ameublements dessinés par Charlotte Perriand, Jean Prouvé ou Sonia Delaunay. En 1957, les Italiens font néanmoins de la résistance avec le Milanais Piero Portaluppi, qui, mélangeant à merveille les différentes époques comme seuls nos cousins d’outre-monts savent le faire, ne se contente pas de citer l’architecture traditionnelle mais greffe à sa résidence de vrais vestiges, dont un porche du XV
e siècle et une cheminée baroque du XVIIe provenant de Mantoue. Le Corbusier, quant à lui, montre tout son esprit de contradiction en s’appropriant le projet de la Maison du Brésil (1959), confié à Lúcio Costa – l’urbaniste de Brasilia : contre le souhait des Brésiliens, il retient un parti pris proche de celui de la Fondation suisse, selon les méthodes brutalistes qu’il a développées dans l’après-guerre. C’est une autre forme de brutalisme que déploieront Claude Parent et André Bloc lorsque, dans les années 1960, ils feront face au vacarme du boulevard périphérique pour leur Maison de l’Iran (aujourd’hui Fondation Avicenne). Suspendues à un impressionnant exosquelette d’acier, les chambres sont entièrement aveugles de ce côté-ci, où un monumental escalier de secours incarne toute la confiance et l’audace des Trente Glorieuses.
 

Maison de l’Arménie © Igor Stefan
Maison de l’Arménie
© Igor Stefan


Calligraphie arabe
Depuis 2013, la Cité fait l’objet d’un ambitieux programme de rénovation et de construction, avec dix nouvelles maisons prévues à l’horizon 2025. Parmi celles déjà réalisées, la Résidence Julie-Victoire Daubié (2019), de l’agence Bruther, s’habille de bien plus de verre que la Fondation suisse, mais affiche sans surprise des performances environnementales supérieures. Clin d’œil à la Fondation Avicenne voisine, elle est aveugle côté périphérique et abrite, dans sa faille, un bel escalier de secours en colimaçon. Au pavillon Habib Bourguiba – agrandissement de la Maison de la Tunisie, inauguré fin 2020 –, Explorations Architecture et Lamine Ben Hibet ont quelque peu renoué avec la tradition d’expression culturelle des débuts du site. Pour le dessin des brise-soleil voilant l’extérieur du bâtiment, ils ont fait appel à l’artiste tunisien Shoof, qui décline la calligraphie arabe en autant de formes abstraites. Parmi les maisons à venir, celles de la Chine et de l’Égypte, grandes absentes jusque-là, témoignent des enjeux diplomatiques ayant caractérisé la Cité universitaire dès son origine. Un siècle plus tard, nous avons plus que jamais besoin d’entente et de coopération entre les nations dans un monde en surchauffe.

à voir
Cité internationale universitaire de Paris,
17, boulevard Jourdan, Paris XIV
e, tél. : 01 44 16 64 00,
www.ciup.fr

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