Rem Koolhaas investit le Marais

Le 08 mars 2018, par Michèle Leloup

La Fondation d’entreprise Galeries Lafayette ouvre son nouvel espace d’art et de design dans le Marais, à Paris. Le bâtiment est signé Rem Koolhaas, l’architecte de la radicalité.

« Vue de la machine curatoriale ».
Photo Martin Argyroglo © OMA/Fondation d’entreprise Galeries Lafayette

C’est à deux pas du BHV du Marais, au 9 rue du Plâtre, que s’installe Lafayette Anticipations, l’espace de production et de diffusion de la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, dédié à l’art, au design et à la mode. Créée en 2013 à l’initiative de Guillaume Houzé, qui en assure la présidence, cette institution s’abrite dans un immeuble de la fin du XIXe siècle, réhabilité par le Néerlandais Rem Koolhaas l’une des cent personnalités les plus influentes dans le monde, d’après le Time Magazine. Dirigeant de l’agence OMA, le lauréat du prix Pritzker en 2000  l’équivalent du Nobel pour l’architecture  est en effet réputé pour ses œuvres radicales qui font monument dans la ville. Quelques-unes de ses réalisations  parmi lesquelles le siège de la China Central Television à Pékin, la Casa da Musica à Porto ou encore le Garage, musée d’art contemporain de Moscou  en témoignent. Peu amène sur le respect du contexte historique, Rem Koolhaas s’est cependant plié aux strictes règles d’urbanisme de ce secteur sauvegardé pour livrer un espace unique dans la capitale, qui réconcilie patrimoine urbain et modernité architecturale. L’architecte de toutes les contradictions a sorti le grand jeu, en réaménageant un ancien entrepôt du BHV propriété du Groupe Galeries Lafayette selon une méthode constructive des plus sophistiquées. Depuis la rue, rien n’indique la présence contemporaine de Lafayette Anticipations et de sa nouvelle tour d’exposition, conçue comme une «machine curatoriale». Insérée dans une cour intérieure, celle-ci ressemble à un silo de verre et d’acier, et du haut de ses 18 mètres 70, ne dépasse pas le gabarit des immeubles alentour.
 

Le passage intérieur, traversant le bâtiment.
Le passage intérieur, traversant le bâtiment. Photo Martin Argyroglo © OMA/Fondation d’entreprise Galeries Lafayette


De l’acupuncture dans sa version urbaine
Le bâtiment d’origine élevé sur cinq niveaux (2 200 mètres carrés), à l’élégante façade de pierre calcaire, fut édifié en 1891 par Samuel de Dammartin pour le BHV. Cet immeuble industriel servait initialement d’atelier de réparation des chapeaux de paille, ce qui était, à l’époque, la spécialité de ce grand magasin. Il devint successivement un dispensaire, une institution de jeunes filles et, plus récemment, une école préparatoire à l’enseignement supérieur. La réhabilitation complète de cet entrepôt en forme de «U»  donnant sur la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie par un passage couvert  nécessitait de toute évidence un travail d’aiguille. Mais pas seulement. En 2012, lors des études préliminaires, le quartier avait fait l’objet d’une révision de son plan de sauvegarde et de mise en valeur, occasionnant des doutes quant à la classification du bâtiment. Durant cette période d’hésitation, les équipes de Rem Koolhaas et la Fondation échangèrent avec l’Architecte des bâtiments de France (ABF) et la Ville de Paris afin d’évaluer les possibilités de démolition, totale ou partielle. In fine, il fut décidé de préserver 50 % de l’existant, mais il aura fallu présenter trois avant-projets devant trente commissions avant l’obtention du permis de construire, délivré en mars 2014, et sans un seul recours.
Un projet audacieux
Préférant se soustraire aux aléas d’un concours d’architecture, le président de la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette a désigné lui-même son maître d’œuvre. Mais en s’adressant à cette icône mondiale, Lion d’or à la 12e Biennale d’architecture de Venise, Guillaume Houzé, sans doute sensible à la réhabilitation par cet architecte d’une ancienne distillerie industrielle à Milan devenue le siège de la fondation Prada en 2015 a mesuré ses risques. Certes, Rem Koolhaas est un théoricien de l’architecture engagé, mais c’est avant tout un esprit libre et inventif. Dans les années 1990, il explore la notion de modularité de l’espace par plateforme hydraulique interposée, un système qu’il met en œuvre dans la maison Lemoine à Bordeaux (1998), puis dans les structures du Dee and Charles Wyly Theater à Dallas (2009). Cette expérimentation, réitérée dans l’aménagement de Lafayette Anticipations, en fait toute la pertinence. En effet, la tour en verre, insérée dans la cour de l’ancien entrepôt du BHV, est pourvue de quatre planchers mobiles superposés, chacun pouvant supporter jusqu’à douze tonnes de charge. Grâce à un moteur embarqué, ils se déplacent indépendamment le long de crémaillères et peuvent être stationnés dans l’alignement des niveaux existants, une fois leurs garde-corps repliés. «Ce que nous accomplissons pour Lafayette Anticipations est, dans une certaine mesure, un théâtre pour l’art, argumente Rem Koolhaas. Il s’agit, je crois, de combiner des expériences, importantes ou non, frivoles ou sérieuses, légères ou pesantes, de façon continue et systématique, afin de parvenir à échapper au destin fatal de la stagnation en architecture.»

 

Vue sur la cour intérieure.
Vue sur la cour intérieure.© OMaFondation d’entreprise Galeries Lafayette


L’optimisation par la contrainte
Ce jeu de plateformes modulables permet de résoudre deux handicaps majeurs sur le site : l’espace restreint et le respect impérieux du bâti existant. Ainsi, au fil des expositions, il sera possible de modifier les lieux, en tenant compte des quarante-neuf configurations différentes, dont on pilotera le positionnement par ordinateur. Ces multiples possibilités de respiration verticale, variant entre doubles hauteurs, quinconces et positionnements divers, répondent à une volonté programmatique de flexibilité et d’adaptation, qualités souvent recherchées par des institutions culturelles et par les ABF. Avec 840 mètres carrés de surface d’exposition, cette «machine curatoriale» vient compléter l’autre composante fondamentale de Lafayette Anticipations : son centre de production, situé au sous-sol, où seront fabriquées les œuvres d’art conçues par des artistes invités. L’utilisation simultanée de ces deux dispositifs permettra la création de pièces inédites, réalisées sur mesure pour cette configuration. Que l’on accède dans cet espace par la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, en empruntant un long couloir revêtu d’acier noir, ou par la rue du Plâtre, où se trouve l’entrée principale au style parisien, l’effet de surprise est immédiat. Le contraste est saisissant entre la transparence de la tour, subtile intervention contemporaine, et l’ancien bâtiment aux murs de pierre, restauré avec délicatesse. «Rem Koolhaas a pris soin de laisser intacts les matériaux d’origine et de refaire à l’identique toutes les huisseries. Quant aux câbles électriques, aux conduits de ventilation et de chauffage par géothermie, ils sont cachés derrière les cimaises afin de rendre au bâtiment sa beauté initiale», explique le chef de projet, Clément Périssé, qui a conduit le chantier durant les trois ans. Parce qu’il a souhaité renouer avec la tradition des passages parisiens, l’architecte a fait en sorte que, d’une rue à l’autre, le piéton contemple cette tour artistique et s’y arrête, le temps d’une visite ou d’une collation prise au salon de thé du rez-de-chaussée. Le contexte historique ? En réalité, Rem Koolhaas en fait son allié.

À voir
« Lutz Bacher », Lafayette Anticipations Fondation d’entreprise Galeries Lafayette,
9, rue du Plâtre ou 44, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, Paris IVe.
Du 10 mars au 30 avril 2018.
www.lafayetteanticipations.com
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