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Galeries à Paris, état des lieux

Le 11 mai 2018, par Annick Colonna-Césari

Les enseignes parisiennes profitent de ce mois de mai pour faire la fête. Pourtant, si certaines prospèrent, d’autres traversent une zone de turbulences. Enquête sur une profession en mutation.

Galeries à Paris, état des lieux
La galerie Papillon,
lors de l’édition 2017 de Paris Gallery Week-End.

C’est le rendez-vous printanier des amateurs d’art. Pour sa 5e édition, Paris Gallery Week-End s’étoffe, réunissant quarante-quatre galeries, soit treize de plus qu’en 2017. De Matignon à Saint-Germain-des-Prés, du Marais au XIIIe arrondissement, s’enchaîneront durant trois jours vernissages et performances, visites commentées et rencontres avec les artistes. «Une façon d’inciter le public à pousser nos portes», explique Marion Papillon, initiatrice de la manifestation. Et de ramener les collectionneurs, français et étrangers, dans les galeries. Et pour cause : beaucoup se plaignent aujourd’hui de la baisse de leur fréquentation. Pourtant, à la faveur de la mondialisation du marché, le nombre des acheteurs s’est accru, de même que leur puissance financière. Qui plus est, de l’avis général, la capitale ne s’est jamais montrée aussi attractive. On loue la richesse de sa programmation culturelle, que confortent les récentes créations de fondations Vuitton ou Galeries Lafayette, en attendant celle de la collection Pinault en 2019. Les galeries, elles, se comptent par centaines. Ce mois de mai voit d’ailleurs l’inauguration de nouveaux lieux, et non des moindres. Daniel Templon ouvre 700 mètres carrés à proximité de son espace historique, près du Centre Pompidou. Et la galerie Lelong, pilier du très chic VIIIe arrondissement, investit les murs de l’ancienne enseigne Jérôme de Noirmont, avenue Matignon, dans le voisinage de Sotheby’s et Christie’s.
Une compétition sans cesse accrue
Ces dernières années, une poignée de marchands hexagonaux ont ainsi étendu leur emprise, dans la capitale ou à l’extérieur des frontières. «Les étrangers installés à Paris, les Gagosian, Thaddeus Ropac ou Marian Goodman ont créé l’émulation», rappelle Nathalie Obadia. Premier de cordée : Emmanuel Perrotin. Même s’il n’égale pas l’empereur Gagosian, à la tête d’une quinzaine de succursales, il poursuit son expansion. En septembre 2018, il étrennera une sixième antenne, à Shanghai, après Séoul, Hong Kong ou New York. Pour fêter ses vingt ans d’activité, Nathalie Obadia s’était offert en 2013 une nouvelle adresse, après avoir inauguré, en même temps qu’Almine Rech, un pied-à-terre à Bruxelles, où Daniel Templon s’est également implanté. Même Kamel Mennour, figure de Saint-Germain-des-Prés, qui jurait ne pas vouloir s’exporter, s’est posé à Londres en 2016, non sans avoir jeté son dévolu sur l’avenue Matignon. Quant à la galerie Ceysson, fondée en 2006 à Saint-Étienne, elle a depuis essaimé de Luxembourg à Paris, de Genève à New York… Il n’empêche. Ces ouvertures cachent d’énormes disparités. Si les structures internationales prospèrent, les entités de petite ou moyenne taille ont souvent de plus en plus de mal à trouver leur place. Dans le Marais, certaines n’arrivent à survivre qu’en louant leurs locaux plusieurs fois par an, lors de la Fashion Week notamment.
Les foires sur la sellette
«Les foires ont fragilisé la profession en imposant leur diktat», analyse Hervé Loevenbruck, président de MAP, association regroupant soixante-dix galeries parisiennes. «Ce système légitime les enseignes les plus puissantes et met en difficulté celles peinant à l’intégrer ou qui en sont écartées», estime Georges-Philippe Vallois, président du Comité professionnel des galeries d’art (CPGA). Car elles sont devenues incontournables. Par leur biais, les marchands réalisent une grande partie de leur chiffre d’affaires : 40 % en moyenne, selon le CPGA. «Nous ne pourrions concevoir le maintien de notre activité sans y participer», avoue Florence Bonnefous, directrice d’Air de Paris, reflétant une opinion unanime ou presque. Toutefois, consacrer de 20 000 à 50 000 € à la location d’un stand, auxquels s’ajoutent les dépenses de transport, d’assurances ou d’hébergement, oblige à prendre des risques, d’autant plus élevés lorsque l’on n’a pas les reins solides. En 2016, à la suite de la FIAC, Romain Torri a dû suspendre sa programmation, l’intégralité de son stand ayant été vendue, sans parvenir à couvrir les frais. Quant à la baisse de la fréquentation, c’est à la multiplication des foires qu’on l’attribue. «Les nouveaux acheteurs s’y rendent, pensant embrasser en un lieu l’actualité de la création, tandis que le nombre des collectionneurs traditionnels se réduit», constate Hervé Loevenbruck. Les enseignes renommées, souvent logées dans les endroits stratégiques, semblent néanmoins continuer d’attirer. «Nous recevons entre 200 et 300 personnes par jour», affirme Daniel Templon. Les secteurs de Paris les plus touchés sont les plus excentrés. Certaines enseignes du XIIIe ou du XIXe arrondissement ont d’ailleurs choisi de se relocaliser dans le Marais notamment, alors que, par contrecoup, la concurrence s’y est amplifiée. «Il y a tellement de galeries que l’on a du mal à se distinguer», témoigne Eva Hober. Raison pour laquelle elle a quitté le quartier pour le VIIIe, se rapprochant de prestigieux confrères. Fabienne Leclerc, directrice d’In situ, a pris le parti inverse ; s’isoler dans le XVIIIe arrondissement. «Nous disposons de 400 mètres carrés, justifie-t-elle. Une superficie identique dans le Marais aurait coûté quatre fois plus cher. Et ici, les collectionneurs qui font l’effort de se déplacer prennent leur temps.»


Un métier plus complexe
D’autres sortent du rang, pour des raisons diverses. Depuis 2013, Jérôme de Noirmont s’est ainsi réorienté vers la production d’œuvres. Il y a deux ans, la galerie de Roussan s’est lancée dans le conseil en acquisition d’art. Farideh Cadot travaille désormais sur rendez-vous, en direct avec des collectionneurs ou des institutions. Frédéric Bugada a lui aussi récemment baissé pavillon. «Juste un au revoir», promet-il, car il élabore actuellement un projet. Pour sa part, Aline Vidal s’est convertie au nomadisme… Alors, comment s’annonce l’avenir ? Sans doute la concentration va-t-elle s’accentuer. Le métier, lui, se complexifie. En même temps que le travail de galeriste, les marchands doivent en effet produire les œuvres de leurs artistes, et sont de plus en plus sollicités par les musées et les centres d’art pour collaborer à l’organisation d’expositions. Certains craignent la concurrence des plateformes internet, comme Artsy ou Artsper. Quoi qu’il en soit, beaucoup, y compris parmi les poids lourds, s’y inscrivent, ne serait-ce que pour accroître leur visibilité. Chacun recherche en tout cas la stratégie la mieux adaptée. Rares sont ceux qui, à l’instar de Patrick Bongers, directeur de la galerie Louis Carré, s’offrent le luxe de snober les foires, en tablant sur leur réseau de collectionneurs. Ni Véronique Jaeger, directrice de la galerie Jeanne Bucher, ni Hervé Loevenbruck n’y ont renoncé. Mais la première privilégie les projets hors les murs, «plus gratifiants», et le second, les associations avec des galeristes étrangers triés sur le volet. Certes, «on assiste  à une redistribution des cartes ; en revanche, je ne crois pas à la disparition des vrais collectionneurs», poursuit ce dernier. «L’enjeu de notre métier, conclut Marion Papillon, est de former ceux qui le deviendront.»

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