Emmanuel Kasarhérou, un nouveau cap ?

Le 25 juin 2020, par Vincent Noce

Nommé à la tête du musée du quai Branly après six mois de transition, l’ancien directeur du centre culturel Tjibaou à Nouméa dévoile le sens qu’il entend donner à sa désignation, au sujet des restitutions, de la recherche de provenance ou de la contextualisation des collections.

Emmanuel Kasarhérou
© Musée du quai Branly - Jacques Chirac © Photo Thibaut Chapotot

La nomination d’un conservateur à la tête du musée du quai Branly - Jacques Chirac confirme-t-elle l’enterrement du rapport Savoy-Sarr ?
Ce rapport ne pouvait certainement pas servir de ligne directrice, mais il a été un appel à la conscience et garde cette actualité. Il nous faut approfondir l’histoire et la documentation des collections, notamment sur la question de la provenance et les biographies, une recherche montrant du reste que les situations ne s’écrivent pas forcément en noir et blanc, mais le plus souvent en gris.
Mais même la restitution au Bénin, annoncée en 2017, n’a pas encore pu s’opérer, faute de lieu d’accueil.
Son principe est fondé sur la violence de ce pillage. Quoi qu’on en dise, il y a des musées en Afrique, qui permettent la circulation des œuvres. Celui des Civilisations noires de Dakar, où je me suis rendu en septembre 2018, répond à toutes les normes internationales. Et l’on ne doit pas se réduire aux musées : je pense aux initiatives comme la «Route des Chefferies», en Afrique subsaharienne. Il ne faut pas projeter notre vision depuis Paris mais essayer de trouver des points d’articulation, permettant une coopération internationale.
On a aussi évoqué le musée encore vide de Yaoundé.
Je ne le connais pas encore. Ce sera mon premier voyage, dès que la situation sanitaire le permettra.
La France avait également promis une grande conférence euro-africaine, qu’on attend toujours…
Il y a un dialogue en Europe, mais il faut tenir compte des dialectiques propres à chaque histoire et d’un environnement à chaque fois très particulier.
Les médias ont parlé de l’arrivée au quai Branly d’un «président kanak», du «Kanak Emmanuel Kasarhérou»… N’est-ce pas un peu irritant ?
C’est une formule juste, mais réductrice. Je suis le premier président de musée venant d’outre-mer, de la périphérie. La diversité des collections de celui-ci doit se retrouver dans les hommes et les femmes qui le dirigent. En Nouvelle-Calédonie, en tout cas, ce geste a fait mouche ! Mais la formule fait abstraction d’un contexte multiple, celui-là même dans lequel j’ai grandi, que je vois comme une richesse.
Vous fêtez vos 60 ans en juillet. Cet âge peut-il être un handicap ?
Ayant rejoint ce musée en 2011, je le connais donc bien. Un premier mandat de trois ans ne permet peut-être pas d’imprimer durablement, mais cela offre la possibilité qu’affluent des choses déjà ouvertes et de tracer des perspectives…

 

Hache-ostensoir kanak, Nouvelle-Calédonie, XVIIIe-milieu XIXe siècle, bois sculpté, fibres végétales, laine, pierre de jadéite taillée, po
Hache-ostensoir kanak, Nouvelle-Calédonie, XVIIIe-milieu XIXe siècle, bois sculpté, fibres végétales, laine, pierre de jadéite taillée, polie et perforée, h. 59,5 cm, diam. de la partie supérieure 22,9 cm, diam. à la base 12,2 cm. Collectée par Joseph-Eugène Dubouzet.
© Musée du quai Branly - Jacques Chirac © Photo Claude Germain


Le musée a été la cible de violentes polémiques. On lui a notamment reproché un éloignement de sa mission scientifique, qui était le propre du musée de l’Homme. Cette page est-elle tournée ?
Cette histoire a longuement pesé. Le centre culturel Tjibaou, que j’ai dirigé, a également eu à ferrailler avec ces questions légitimes. Cette expérience m’a appris que la culture est un espace vivant, dont il faut accaparer la forme, en se fondant sur une connaissance du passé. À Nouméa, il a fallu faire avec des tensions extrêmement vives. Mais une personnalité comme Tjibaou plaçait la culture au plus haut. Cette mission est l’un des chapitres des accords de Matignon : l’ouverture du centre, le musée, l’académie des langues. Aujourd’hui, la Nouvelle-Calédonie a tourné la page. Les habitants ont compris qu’il leur fallait travailler ensemble : dans un système insulaire, on sait qu’on croisera toujours son voisin.
France-Inter a annoncé sur son site que vous vouliez «recenser tous les objets kanak dans le monde». Mais c’est un travail conduit de longue date.
Par Roger Boulay, avec lequel j’ai travaillé, en effet. C’est un projet calédonien qui découle aussi des accords de Matignon. De 2011 à 2015, notamment en France, aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande, nous avons vu dix-sept mille objets, rédigé cinq mille fiches, réalisé trente-cinq mille fichiers photographiques. Nous avons ajouté neuf mille biographies, car l’histoire de ces pièces est aussi celle des hommes qui les ont trouvées et transférées. Cette base de données existe depuis 2015 au musée de Nouméa. Mais ce n’était pas simple : nous avons ressenti une grande frustration à trouver aussi peu d’informations. Il est par exemple très rare d’avoir des indications de provenance. Certains objets gardés en réserve n’avaient pas été examinés depuis cent ou deux cents ans ! Ce corpus était gelé. Nous avons essayé d’y apporter une bouffée d’air frais en établissant un corpus relativement restreint d’icônes typologiques, en cherchant une relation fertile avec l’objet, en retrouvant sa vitalité et en lui redonnant son aspect patrimonial. Le connaître, c’est en faire un bien commun. Le musée du quai Branly doit élargir cette recherche sur la provenance, qui n’a pas forcément animé nos prédécesseurs.
Comment retracer une origine ou une symbolique quand elles se sont perdues ?
Qui parle ? Il faudrait pouvoir ouvrir ces objets à des sens différents des spécialistes, aux peuples qui les ont produits. C’est un travail de collaboration, dans lequel souvent la langue tient un rôle. La mémoire permet de se réapproprier les objets.
Avec le risque de distorsions dans la tradition orale…
Il faut en effet rester modeste, retenir des hypothèses. Cette distance est aussi nécessaire avec les témoignages hérités des missionnaires ou des anthropologues, qui ont donné leur vision de cette culture matérielle.

 

Le musée du quai Branly Jacques Chirac. © Photo Thibaut Chapotot
Le musée du quai Branly Jacques Chirac.
© Photo Thibaut Chapotot


Le pavillon des Sessions au Louvre, qui mise exclusivement sur l’effet esthétique, conserve-t-il alors un sens ?
Il reste encore un symbole extrêmement fort de reconnaissance dans une dimension universelle. Cela peut paraître réducteur de tout fonder sur l’esthétique, mais c’est aussi le moyen d’atteindre le plus grand nombre, avant d’aborder la complexité du vocabulaire. Au centre culturel Tjibaou, par exemple, nous avons recherché ce sens et cette vitalité à travers le temps. Mais le public a toujours besoin d’être touché par les œuvres.
Le quai Branly est tributaire d’une muséographie très contestée, mais qui semble difficilement aménageable.
Il est toujours possible d’apporter des informations par des médiations, humaines comme électroniques. Encore faut-il là encore rester modeste : trop d’information peut tuer l’objet, et les galeries du musée doivent garder ce côté spectaculaire qui leur est reconnu.
«L’ethnologie va vous surprendre», proposé sur deux jours depuis 2013, est une initiative forte de votre prédécesseur. Entendez-vous le maintenir ?
C’est un grand succès, qu’il faut poursuivre. Je souhaite du reste qu’on puisse donner davantage d’écho à la recherche scientifique, qui aide à regarder autrement les œuvres.


Allouer à un particulier comme Marc Ladreit de Lacharrière un espace lui permettant de présenter des expositions à sa guise a suscité quelque incompréhension parmi vos pairs.
C’est une page ouverte avec un très grand mécène. Sa donation, d’une collection de référence et d’une ampleur exceptionnelle, peut être présentée dans une moitié de cette galerie. Une autre moitié est ouverte à des expositions temporaires autour d’un programme scientifique, soutenu aussi par Marc Ladreit de Lacharrière, qui permettra de poursuivre la réflexion sur l’histoire du collectionnisme et sur la place des arts non occidentaux dans l’histoire de l’art. Mais ce n’est pas pour autant une carte blanche : la programmation de cet espace relève de l’expertise technique et scientifique des équipes du musée. Le public nous dira comment il les reçoit.

à voir
Musée du quai Branly Jacques Chirac,
7, quai 
Branly, Paris VIIe, tél. : 01 56 61 70 00.
www.quaibranly.fr
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