L’exposition où l’art et le marché dialoguent

Le 03 octobre 2019, par Anne Doridou-Heim

Hier encore, ce musée n’existait pas. Aujourd’hui, fort de ses vingt ans d’acquisitions, de son passé et conjuguant sa mission au futur, le musée du quai Branly - Jacques Chirac retrace en objets cette histoire première. Avec un maître mot : la transparence !

Culture attié, Côte d’Ivoire, XIXe siècle, sculpture féminine en bois, or, alliage cuivreux, corail, verre, noix de coco, fibres végétales, coton, 44 13,5 9,5 cm (détail). Anciennes collections Patrick Girard, Mina et Samir Borro. Musée du quai Branly - Jacques Chirac. Paris, Drouot, 19 mai 2016. Binoche et Giquello OVV. MM. Caput, Dulon.
Préempté 624 800 

Le musée du quai Branly célèbre la luxuriante, fascinante et magnifique variété des œuvres et de l’homme.» Ces mots du président Jacques Chirac, prononcés lors de l’inauguration de l’institution qu’il a tant soutenue, résonnent particulièrement à l’heure de cette exposition d’importance. Un anniversaire se doublant d’un bel hommage. Tant par le nombre de pièces exposées (près de cinq cents) que par l’ambition véhiculée afin d’expliquer au public la politique d’enrichissement de ses collections, «20 ans - Les acquisitions du musée du quai Branly - Jacques Chirac» fait déjà figure d’incontournable. Ainsi, sur les très exactement 78 216 items entrés depuis 1998, la très grande majorité provient de dons ; à ce titre, Yves Le Fur, directeur du Département du patrimoine et des collections, loue la très belle donation récemment consentie par le collectionneur français Marc Ladreit de Lacharrière. Les acquisitions en ventes publiques ne représentent qu’une petite part – 740 précisément, dont 687 par le biais de la préemption, l’action de loin la plus employée, et 83 par achats directs. Mais quels achats ! Certes, il s’agit d’à peine 1 % des œuvres intégrées, mais beaucoup sont des œuvres majeures, et il n’est qu’à regarder la place qui leur est réservée dans la présentation pour s’en assurer. Les grandes ventes ayant agité le marché des arts premiers ces dernières décennies ont offert des pièces en tout point désirables, certaines plus discrètes également, et le propos de cette exposition offre le prétexte à un retour sur leur histoire.

Masque cérémoniel kegginaquq : morse et caribou, culture yup’ik, Alaska, Amérique, début du XXe siècle, bois, poils, fibres végétales, pig
Masque cérémoniel kegginaquq : morse et caribou, culture yup’ik, Alaska, Amérique, début du XXe siècle, bois, poils, fibres végétales, pigments, 50 36 34 cm. Musée du quai Branly - Jacques Chirac. Paris, Drouot, 4 décembre 2006. Calmels-Cohen OVV. MM. Amrouche, de Monbrison.
Préempté 599 270 

Le monde est vaste et riche
Dès 1998, année de sa création, le musée mène en parallèle deux importants chantiers. Il s’agit de collationner les œuvres héritées du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie et du musée de l’Homme, et de dessiner son identité en développant sa propre politique d’acquisitions, grâce à un budget annuel stable d’environ 1 M€ et des mécènes très généreux, notamment grâce à la Société des amis. Depuis le début des années 2000 – le premier achat aux enchères, en 2001, concernait une lance cérémonielle de Papouasie-Nouvelle-Guinée –, les ventes publiques se révèlent un formidable terreau où dénicher des pièces historiques disparues, des artefacts provenant de grandes collections, mais aussi d’autres plus anecdotiques au premier abord, mais tout aussi essentielles pour la connaissance et la compréhension des cultures. Ainsi, le 14 décembre 2002 à Compiègne (Loizillon OVV), Yves Le Fur remarque-t-il un petit devant de masque américain, de fait une parure frontale de coiffure de cérémonie de Colombie-Britannique dont il sait qu’elle avait appartenu à Claude Lévi-Strauss, et la préempte pour 247 680 €. Ainsi encore, lors d’une vente à Fontainebleau, le dimanche 30 avril 2017 (Osenat OVV). L’annonce parue dans la Gazette éveille l’intérêt du directeur : un bois sculpté de la culture kanak est repéré au milieu d’un ensemble de mobilier classique. La mobilisation est rapide pour obtenir l’accord de la commission d’acquisitions – une démarche indispensable – et l’objet – une sculpture dite «Enfant au berceau» utilisée lors d’un certain type de rituels funéraires – rejoint les collections nationales pour 36 875 €. La discrétion absolue quant aux intentions du musée est bien sûr évidente… «La préemption a permis de faire entrer dans nos collections des pièces essentielles manquantes. De par l’histoire coloniale, le musée a hérité de beaux ensembles d’Afrique de l’Ouest, moins des cultures de l’Angola ou encore du Congo», commente Yves Le Fur. Le 13 juin 2010 était présenté, chez Pierre Bergé & Associés, un rare bois tshokwe, une statuette de chef jouant de la sanza. L’objet est l’une des premières représentations d’un roi et de plus, il provient de chez Jacques Kerchache ! Acquis à 1 445 600 € – l’un des meilleurs résultats alors pour cette culture d’Afrique équatoriale –, il illustre parfaitement cette volonté de «cibler les achats par rapport aux pedigrees et à leur place dans l’histoire de l’art».

 

Angola, Tshokwe, XIXe siècle, roi jouant de la sanza, bois sculpté, h. 37 cm. Ancienne collection Anne et Jacques Kerchache (1942-2001). M
Angola, Tshokwe, XIXe siècle, roi jouant de la sanza, bois sculpté, h. 37 cm. Ancienne collection Anne et Jacques Kerchache (1942-2001). Musée du quai Branly - Jacques Chirac. Paris, Drouot, 13 juin 2010. Pierre Bergé & Associés OVV. MM. Amrouche, de Monbrison.
Préempté 1 445 600 

Un travail de sentinelle
La première partie de l’exposition est justement consacrée à l’histoire pour bien marquer les noms fondateurs, les Apollinaire, Éluard, Tzara, Breton, Loeb et autres Picasso, Braque, Epstein et Vlaminck. Une reine ouvre le parcours, sculptée par un membre de la culture agni de Côte d’Ivoire ; elle a appartenu à Maurice de Vlaminck avant de rejoindre la collection Hubert Goldet, puis par préemption, en 2001, le fonds du musée en quête de marqueurs. En vitrine à ses côtés, une marionnette de la société d’initiation des Kyebe Kyebe du Congo ; la petite sculpture était apparue chez Sotheby’s le 6 juin 2005. «Grâce à des photographies anciennes prises à son domicile, je savais qu’elle avait appartenu à Guillaume Apollinaire. La tête est dure, pas particulièrement attrayante, j’ai pu l’obtenir pour 6 000 €»… Une petite histoire qui rejoint un long fleuve d’identification. Dans la vente Robert Lebel du 4 décembre 2006 (Calmels-Cohen), le musée préemptait cette fois un important masque cérémoniel de la culture yup’ik. Outre son indéniable intérêt esthétique, il avait pour atout d’avoir appartenu à un homme qui fut tout à la fois ami d’André Breton, biographe de Marcel Duchamp et proche de Jacques Lacan. «Les ventes permettent également de voir passer des objets qui sont un peu particuliers et qui n’intéressent pas les marchands. Je pense à un compteur généalogique des îles Marquises en fibres de cocotier. Il faut déplacer le regard esthétique vers un point de vue ethnographique pour le comprendre» (préemption à 73 000 €, Christie’s, 11 juin 2012). Ces propos se sont vérifiés tout récemment, avec la dernière préemption d’importance en date du musée à Drouot. Elle concerne un rare tableau en mosaïque de plumes de technique aztèque, exécuté dans la seconde moitié du XVIe siècle, Le Christ bon pasteur et deux scènes de la vie de saint Jean-Baptiste dans un paysage (Coutau-Bégarie OVV, 24 mai 2019, voir l'article Un poids plume pour le quai Branly de la Gazette n° 21, page 118). L’objet intéressait le musée d’Auch, dépositaire d’un petit corpus de ces pièces d’une grande rareté et spécialiste dans l’art des Amériques, mais ce dernier n’avait pas le budget suffisant au regard de l’intérêt que cette pièce suscitait. C’est donc le quai Branly qui l’a acquise pour 283 360 € : accrochée à l’exposition, elle sera ensuite déposée pour un prêt à longue durée auprès de l’institution gersoise. Toute médaille a son revers et, avec transparence, Yves Le Fur raconte l’histoire d’une préemption manquée. Il apprend tardivement la mise en vente d’une idole des Vanuatu, proche de celle offerte par Matisse à Picasso. Les délais sont trop courts pour la mise en marche de la machine administrative et la pièce est vendue à un marchand, dont il apprend le nom le lendemain. Le directeur essaie alors de la racheter, mais le prix demandé est par trop élevé ; il ne cessera pas de faire part de son intérêt, et finalement l’œuvre sera donnée au musée. Au-delà de sa conclusion heureuse, cette affaire illustre l’évolution des mentalités entre musées et marchés. «La confiance s’est installée.» Si l’on pose à Yves Le Fur la question de savoir quelles sont les collections qui ont fait le marché, il cite aussitôt trois noms : Helena Rubinstein (Sotheby’s, New York, 21 et 29 avril 1966), Hubert Goldet (François de Ricqlès, Paris, 30 juin et 1er juillet  2001) et Claude et Pierre Vérité (Enchères Rive Gauche, Paris, 17-18 juin 2006). Cette dernière s’est tenue à quelques jours de l’ouverture du musée du quai Branly. Une pluie de records l’avait récompensée – elle a totalisé 44,07 M€, le plus haut montant enregistré à cette date pour cette spécialité –, et le musée n’avait pu y acquérir qu’une seule pièce : un linteau de Nouvelle-Guinée en bois polychrome (48 000 €). Mais la période faste de ces grandes ventes n’est pas terminée. Yves Le Fur assure qu’il y a encore beaucoup à venir. «Que vont devenir les œuvres ayant appartenu aux célèbres collectionneurs ou aux amateurs de la fin du XXe siècle ?» Ce sont autant de promesses d’achats à venir. Sa conclusion ne manque pas de force : «Notre vraie richesse ne réside pas dans le budget annuel dont nous disposons, mais plutôt dans le fait d’être un musée national avec des collections inaliénables. On a le temps pour nous. C’est presque naturel que les belles œuvres finissent dans les collections publiques.» 20 ans, l’âge de tous les espoirs !

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