Biennale de Venise : quelle pitié

Le 19 mai 2017, par Vincent Noce
 

Nuages, froid et pluie se sont succédé à Venise, la semaine de vernissage de la 57e Biennale d’art contemporain. Les mendiants étaient dans la rue tandis que les ultrariches se douchaient au champagne dans les palais, claquant des millions sur le marché parallèle de l’art. La chronique livrée par Le Figaro, d’une frénésie ultramondaine, aux réminiscences des Années folles, y paraissait plus superficielle que jamais, laissant même un goût amer d’indécence, au bord d’une mer qui, depuis la dernière Biennale, a englouti six mille personnes et leurs enfants noyés en une folle traversée. Leurs fantômes, telles des étoiles filantes, habitent les artistes. Un spectre hante la Biennale, il s’appelle Donald Trump. Dans le pavillon américain, l’artiste californien gay et noir Mark Bradford a répandu des détritus, faisant s’effondrer un globe carbonisé avant de tracer un chemin par des ruines sombres vers la renaissance de tableaux en papiers colorés, passés à la ponceuse  une telle liberté s’imagine mal dans le petit pavillon français, placé sous tutelle de l’État. Dans un petit théâtre de verre, à l’Académie, une boule noire dévale la pente au-dessus de grottes abritant d’ultimes cérémonies magiques. Ces figurines prient, on ne sait qui… À l’Arsenal, d’autres naufrages sont mis en scène. À Murano, des globes en verre éclatent au sol avant d’être refondus au four. Venise n’est pas si loin de Messine. La Biennale est prise entre Charybde et Scylla. Il lui était impossible d’ignorer les événements qui s’imposent à nous avec une telle violence ces deux dernières années. En même temps, il lui fallait éviter une répétition de la 56e édition, sous la baguette d’Okwui Enwezor, emportée par une volonté démonstrative, documentaire plutôt qu’artistique.

Rien n’y fait. La Biennale a la sagesse triste. Elle a beau afficher «Viva Arte Viva», la force vitale qui l’animait avec plus ou moins de bonheur depuis 1999 s’en est effacée.

Christine Macel, qui lui a succédé, prend un parti plus cérébral. En avançant le livre comme référence à l’exposition centrale, elle invoque la résistance aux préjugés et à l’ignorance, au fanatisme qui voudrait anéantir en l’humanité sa mémoire même. Elle aurait aussi voulu s’approcher des peurs et de la solitude du créateur, de ce moment fugace et insaisissable dans lequel naît l’inspiration. L’esthétique est estompée. Elle s’est tournée vers les lettres, d’autres trouvent refuge dans les notes. Mais leurs musiciens, dans un studio d’enregistrement ou perdus sur la banquise, ne font qu’accorder leurs instruments, sans trouver leurs accords. Rien n’y fait. La Biennale a la sagesse triste. Elle a beau afficher «Viva Arte Viva», la force vitale qui l’animait avec plus ou moins de bonheur depuis 1999 s’en est effacée. Les artistes se laissent envahir par leur mal au monde. Ils cèdent à la naïveté du dessin animé ou du graphisme de la BD. Dans leur désarroi, ils appellent à l’aide le public en multipliant les événements participatifs. Celui-ci est invité à s’asseoir par terre sous une tente ou à bricoler des lampes  vendues 250 € minimum pour des causes humanitaires. Au secours ! C’est l’actionnisme  la violence en moins, Dada sans exubérance ni humour absurde, du happening sans la liberté des corps. Significativement, tout comme le papier, le textile est très présent dans les œuvres, matériau humble, fragile, à l’évidence tellement féminin, et décoratif. À Venise, l’art entre en régression, comme frappé de stupeur.

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