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Xavier Veilhan, artiste du collectif

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Depuis douze ans, le plasticien français œuvre en équipe dans son atelier parisien stylé et plurifonctionnel, où les échanges foisonnent et les frontières entre les disciplines sont poreuses.

© Claire Dorn Xavier Veilhan, artiste du collectif
© Claire Dorn

Dans cet ancien entrepôt du 20e arrondissement, les architectes Élisabeth Lemercier et Philippe Bona ont imaginé un lieu qui ne soit ni totalement un open space, ni totalement clos », explique-t-il d’emblée. Aux antipodes de l’atelier du peintre solitaire et silencieux, cet espace voûté, d’une surface de 240 m2, ressemble à une ruche animée où les voix fusent dans l’air. « Je travaille en petite structure. Anne Becker et Guillaume Rambouillet sont mes deux codirecteurs, et Sven Bajeat mon responsable de la production. Tala Prevost s’occupe de la régie des œuvres, tandis que Constance Curtil est assistante à la production et Alice Zhang assistante d’atelier. Chaque jour ou presque, nous nous retrouvons ici pour échanger, pendant huit heures, voire parfois plus. » À l’extérieur, un quai « pouvant accueillir un 25 tonnes, fait rarissime dans Paris intramuros », permet d’accéder au rez-de-chaussée, une longue plateforme mêlant bois, métal et béton, remplie d’étagères, de caisses et de tréteaux. Dans son prolongement, un espace lumineux présente des maquettes, des mobiles et des pièces caractéristiques du « style Veilhan ». Suspendus par des sangles colorées, des escaliers en aluminium permetatent d’atteindre l’étage intermédiaire, où se trouvent la régie et la cuisine. « La cuisine, c’est la pièce la plus importante de l’atelier ! Parfois, alors que nous sommes en plein rush, je cesse de travailler pour cuisiner. C’est pour moi une manière d’échanger, un moment où je suis disponible pour répondre aux sollicitations.

 
Pour résumer par une métaphore, je dirais que l’espace supérieur du studio, c’est la tête, et le rez-de-chaussée, les jambes. Ici, entre les deux, c’est l’extension du cerveau. » Au-dessus, une mezzanine accueille un bureau et une longue table de travail. Dans la régie, l’artiste à l’aura internationale, soutenu par la galerie Perrotin, tire d’une étagère un cahier noir, parmi d’autres semblables. À l’intérieur, des dessins annotés. « Ce sont des dessins de transmission qui me permettent de matérialiser l’idée que je souhaite partager avec mon équipe. Les sciences expliquent que les objets tangibles n’existent que lorsqu’ils sont mis en contact les uns avec les autres. Ici, c’est un peu pareil, c’est dans l’échange que les choses prennent leur existence réelle. » À côté, une longue bibliothèque truffée de livres d’architecture, de sculpture, musique, design et gastronomie. « J’aime lire, mais aussi les ouvrages qui ne se lisent pas, comme La Polychromie architecturale ; les claviers de couleur de Le Corbusier, de 1931 à 1959, confie-t-il avec humour. C’est un extraordinaire nuancier. » Des tables, chaises, canapés et autres objets dessinés par de grands noms du design et des arts plastiques –Ronan & Erwan Bouroullec, Charlotte Perriand, Charles & Ray Eames, Alvar Aalto, Tom Sachs ou encore Rick Owens – confèrent au lieu une élégance très étudiée. En dessous, au fond du rez-de-chaussée, dans un petit espace tout de bois vêtu, des photos de Larry Clark, de Nadar, des œuvres de Julio Le Parc ou d’Aurélie Nemours dialoguent avec des statuettes, dont la figure de Jean-Benoît Dunckel, son ami et membre du groupe Air. L’atelier apparaît ainsi comme un laboratoire polyfonctionnel : un studio confortable de production, mêlant le high tech à l’artisanat, l’art, l’architecture et la sculpture, propice à la réception et à la présentation.

 

© Claire Dorn © Veilhan, ADAGP, Paris, 2022
© Claire Dorn © Veilhan, ADAGP, Paris, 2022

Une signature protéiforme
« Mon style ? Les facettes emblématiques de mes sculptures, qui simplifient les formes pour capter l’essence de figures humaines ou animales, émanent d’un échange autour des technologies. Aujourd’hui, je travaille à un nouveau type de statuaire, appelé “flou”. Issue de cette même recherche fondée sur la scannérisation d’objets ou de personnages réels, elle aboutit toutefois à un aspect plus fantomatique des volumes. » Preuve en est avec Molière, inaugurée en juin dernier, pour le 400e anniversaire de sa naissance, en face de la gare de Versailles-Château-Rive-Gauche. « Elle a été exécutée en collaboration avec les Fonderies de Coubertin. L’usage des techniques numériques et l’effet produit viennent contrebalancer une œuvre à la symbolique historique très forte : Versailles, le bronze et Molière. » Sur des tréteaux, un aspect inédit de sa production attire l’œil. « En ce moment, nous réalisons des œuvres en marqueterie, tirées de la photographie de sculptures à facettes. L’image de la ronde-bosse est transposée dans un espace en 2D, où chaque pièce de marqueterie est un objet unique. » Semblable à un puzzle cubo-futuriste, un portrait de l’architecte Richard Rogers, dérivant de la sculpture exécutée par l’artiste, exposée près du Centre Pompidou, prend peu à peu forme. Abstraite mais fondée sur des éléments effectifs, ce nouveau type de production témoigne de ses recherches où « rien, en fait, ne fonctionne en vase clos ».

 

© Claire Dorn © Veilhan, ADAGP, Paris, 2022
© Claire Dorn © Veilhan, ADAGP, Paris, 2022

La dictature du spectacle
Sur une étagère roulante, d’innombrables vinyles attestent également de la présence prégnante de la musique dans son univers. Le plasticien bientôt sexagénaire a en effet développé très tôt un intérêt pour cet art, à l’instar de celui pour l’artisanat. « La musique est pour moi complémentaire aux arts visuels. Elle procure une intensité inatteignable dans des expositions classiques. Nous venons d’ailleurs de finir un film dont Chloé, la productrice française de musique électronique, a fait la bande son. » Conçu pour le pavillon français de la Biennale de Venise 2017, Studio Venezia est l’un des exemples les plus significatifs du versant musical de sa pratique. « Avec ce projet, je souhaitais soustraire le public à la dictature du spectacle : il était invité à être le témoin du “travail” de la musique, composée par environ deux cents musiciens sur toute la durée de l’événement. Les musiciens y séjournaient quelques jours, puis repartaient avec un disque dur qu’ils pouvaient utiliser à leur gré. Les formes liées à l’enregistrement musical n’étant pas celles de la performance, il pouvait parfois ne rien s’y passer. » Sa vision à rebours de ce qu’il appelle « la spectacularisation de la société » ne l’empêche toutefois pas de réaliser une scénographie « spectaculaire », justement, pour les récents défilés Chanel. « La dimension commerciale d’un projet n’interdit pas sa dimension artistique, souligne-t-il encore. Pour Chanel, nous avons en effet conçu un décor exceptionnel de mobilier et d’objets recyclables, qui rendent hommage aux grandes expositions universelles. Nous avons joué sur cette notion de “déflagration visuelle” en éparpillant les invités. Une sorte d’œuvre d’art totale, avec également la production d’un film, l’apparition de Charlotte Casiraghi sur un cheval, et l’orchestration du défilé sur la musique onirique de Sébastien Tellier. » Passant de la mise en scène monumentale aux dessins réalisés lors du confinement, de la sculpture aux tableaux en marqueterie, Xavier Veilhan croise aisément les technologies de pointe avec des pratiques traditionnelles, dans une approche résolument collective. S’il projette de créer un atelier encore « plus grand et plus polyvalent », confié aux architectes Lacaton & Vassal, à Boissy-le- Châtel, il réfléchit pour l’heure, à Paris, à de foisonnants projets. Un programme de cinéma pour le Consortium de Dijon, un rideau pour le théâtre de Kabuki à Tokyo, un projet dans l’espace public en Belgique, un film pour un hôtel hongkongais, un mobile pour un shopping mall à Séoul… De quoi le tenir sur la brèche parisienne, avec toute son équipe.

à voir
Xavier Veilhan, Dessins de confinement, musée d’Art moderne de Paris,
11, avenue du Président-Wilson, Paris 
XVIe, tél. 01 53 67 40 00.
Jusqu’au 6 novembre 2022.
www.mam.paris.fr


Molière, place Lyautey, Versailles (78),
www.versailles.fr 
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