Venise libère l’architecture

Le 07 juin 2018, par Mikael Zikos

La 16e Biennale d’architecture de la Sérénissime, qui a récompensé le pavillon de la Suisse, fait vœu de réinvention totale de l’habitat et du vivre-ensemble.

Le Lion d’or de la 16e Biennale d’architecture de Venise a été décerné au pavillon suisse pour «Svizzera 240 - House Tour», réalisé par une équipe de quatre assistants et chercheurs à l’EPF de Zurich.
© Wilson Wootton, Alessandro Bosshard, Li Tavor, Matthew van der Ploeg, Ani Vihervaara

Il faut découvrir la Biennale d’architecture de Venise librement. Commencer par exemple par l’Arsenal et finir par les jardins, les Giardini, où se déroule depuis 1980 la manifestation. C’est ce à quoi cette édition, dirigée par le tandem irlandais Yvonne Farrell et Shelley McNamara cofondatrices de Grafton Architects , invite justement par son intitulé : «Freespace». Jusqu’à l’automne, ce rendez-vous présente le travail de plus d’une centaine d’agences d’architecture, à travers une grande exposition et soixante-cinq pavillons nationaux. À cette occasion, certaines mettent en scène leur ADN créatif et leurs projets en lien avec ce thème, tandis que d’autres y délivrent des installations, pour la plupart immersives. La réponse de la France à cet espace de liberté souhaité par les deux commissaires générales dont le manifeste cite tant le mouvement slow food que l’œuvre de Jørn Utzon (villa Can Lis à Majorque, Opéra de Sydney), tout à la fois personnelle et publique est sur mesure. «Lieux infinis», du collectif Encore Heureux (Julien Choppin, Sébastien Eymard et Nicola Delon), fait état du cas d’école que constituent dix endroits aménagés par la société civile sur d’anciens sites industriels, à l’instar de la Friche la Belle de Mai à Marseille : les tiers-lieux. Pour ce faire, le pavillon français est transformé en un atelier participatif. Ici, le sens du partage prime. En comparaison, du côté du Luxembourg, le constat affiché est, comme la scénographie du pavillon, peu engageante : seulement 8 % des immeubles de ce pays appartiendraient au domaine public.
La Suisse en or
Pour visiter la Biennale sur le fil de l’optimisme, il faut «enjamber» plusieurs participations nationales qui se gargarisent de leur sujet comme l’Allemagne et son spectacle-vérité sur la séparation des territoires et se laisser déstabiliser. Cette année, la proposition de nombreux pavillons favorise une prise de conscience de l’espace et le dialogue entre les peuples. C’est ce que le palmarès du jury, présidé par l’Argentine Sofía von Ellrichshausen, a salué lors de l’inauguration de la manifestation. Le pavillon suisse aménagé par Alessandro Bosshard, Li Tavor, Matthew van der Ploeg et Ani Vihervaara, de l’École polytechnique fédérale (EPF) de Zurich , qui tacle la globalisation des normes occidentales en architecture, a ainsi reçu le Lion d’or. Il s’agit d’une maison témoin («Svizzera 240 - House Tour») où les échelles se trouvent chahutées et sens dessus dessous. Les hauteurs sous plafond sont supérieures ou inférieures à la réglementation en Suisse (240 centimètres maximum), et l’on y entre par deux portes : l’une «petite», l’autre «grande», selon votre point de vue. Récompensée par une mention spéciale, l’intervention de Caruso St John Architects et l’artiste Marcus Taylor, pour la Grande-Bretagne, partage cet humour conceptuel et vernaculaire. Le pavillon britannique est laissé vide. À la place a été construite une « île » («Island») qui défie l’idée d’isolement le Brexit, ainsi cité. Cet espace, niché au-dessus du bâtiment historique accessible par un escalier , offre un point vue inédit sur la ville de Venise. On y respire, on y discute, et le thé y est servi tous les jours, comme ce fut jadis le cas dans ce lieu. Son voisin, le pavillon australien, aurait gagné à être reconnu tant la nature se trouve au cœur d’une expérience généreuse qui exprime, sans pathos, l’urgence de faire passer les besoins humains après ceux de la terre : «Repair», de Baracco+Wright Architects et Linda Tegg, relate la replantation d’espèces végétales aborigènes en voie de disparition.
L’insolence bienvenue de la Belgique
Le pavillon belge le premier construit dans les Giardini dit pour sa part beaucoup de choses dans son catalogue sur la vacuité de l’Union européenne. In situ, c’est un forum aux contours du Parlement de l’institution, tout bleu mais… désert («Eurotopie»). À chacun là aussi d’initier le débat. Les auteurs sont de jeunes diplômés : Roxane Le Grelle, Léone Drapeaud, Manuel Leon Fanjul et Johnny Leya. Architectes gantois très actifs, Jan de Vylder, Inge Vinck et Jo Taillieu (architecten vylder vinck taillieu) se sont vu décerner le Lion d’argent du «jeune participant prometteur» pour leur campus évolutif à Melle (Flandre-Orientale). L’éducation est ainsi omniprésente à la Biennale. Les commissaires sont d’ailleurs réputées pour leurs projets dédiés à l’enseignement, ayant signé notamment l’École d’économie de Toulouse-TSE ou l’Institut Mines-Télécom de Paris-Saclay. Résultat : il y a aussi énormément à apprendre. De la Grèce («The School of Athens») aux Américains de Diller Scofidio+Renfro («Dimensions of Citizenship») et jusqu’en Inde, avec Case Design («A School in the Making»), l’architecture est collective et défie les règles.

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