facebook
Gazette Drouot logo print

Un saint Pierre inédit signé de Jusepe de Ribera

Le 11 novembre 2021, par Carole Blumenfeld

Un Jusepe de Ribera, en parfait état, inédit, signé, daté et surtout accompagné d’un cachet de cire aux armes du cardinal Flavio Chigi. Jolie prise !

Un saint Pierre inédit signé de Jusepe de Ribera
Jusepe de Ribera (1588-1656), Saint Pierre repentant, huile sur toile signée et datée en bas à gauche «Jusepe de Ribera espanol F/ 1638», 76 64 cm (détail)
Estimation : 200 000/300 000 

Les redécouvertes sont légion, mais celles qui s’imposent d’elles-mêmes ne sont pas monnaie courante. Certes, le tableau est signé, mais il était surtout attendu. Dans le volume publié en 2019 en l’honneur de Nicola Spinosa, Francesco Petrucci, le conservateur du palais Chigi d’Ariccia, dressait précisément la liste des œuvres napolitaines de la collection Chigi. Parmi elles, un Saint Pierre parfaitement décrit dans l’inventaire dressé au début des années 1670 au Palazzo Chigi ai Santi Apostoli, résidence romaine imaginée par le Bernin pour le cardinal Flavio Chigi, puis dans son inventaire de 1692 et enfin dans celui de son cousin Agostino Chigi, en 1698. Le voici donc, comme le prouve d’ailleurs un cachet de cire présent sur un fragment du châssis d’origine, déposé par un restaurateur il y a une cinquantaine d’années et conservé fort à propos. Nous sommes en terre connue. Flavio Chigi, commanditaire du Bernin, apparaît sur une tapisserie de la tenture de l’«Histoire du roi», L’Audience donnée par Louis XIV à Fontainebleau à Monseigneur le cardinal Chigi le 29 juillet 1664. L’histoire est célèbre. Suite à «l’affaire de la garde corse » – un page de l’ambassadeur de France à Rome, Charles de Créquy, ayant été assassiné par un garde du pape –, le roi de France saisit Avignon et le Comtat Venaissin en représailles et exigea les excuses du souverain pontife. Flavio Chigi, neveu d’Alexandre VII, offrit à cette occasion au roi la Bataille héroïque (Paris, musée du Louvre) de Salvator Rosa, un de ses peintres protégés, mais il apporta aussi dans ses bagages des œuvres de Léonard, du Bourguignon, de Titien, de Pierre de Cortone, du Guerchin, de Guido Reni et d’Augustin Carrache. Flavio Chigi, passionné de théâtre, de philosophie et d’antique, avait déjà acquis les terres d’Ariccia, où le Bernin allait imaginer le palais que l’on connaît et où le neveu du pape conservait les portraits des trente-six plus belles femmes de Rome. Dans la ville sainte justement, le cardinal menait grand train. C’est dans son Casino alle Quatre Fontane qu’il organisa avec sa belle-sœur Maria Virginia Borghese le célèbre banquet gastronomique de 1668 en l’honneur de Caterina Rospigliosi, pour célébrer l’union politique des deux familles un an après l’accession au trône de saint Pierre de Clément IX Rospigliosi. Cet amateur de bonne chère et de belles chairs – de peinture aussi – avait une prédilection pour Ribera, dont il posséda jusqu’à sept tableaux.
 

Cachet de cire présent sur un fragment du châssis d’origine, indiquant la collection du cardinal Flavio Chigi (1631-1693).
Cachet de cire présent sur un fragment du châssis d’origine, indiquant la collection du cardinal Flavio Chigi (1631-1693).


Une pièce du puzzle Ribera
Saint Pierre repentant était connu par une copie, peut-être d’atelier, conservée au musée des beaux-arts de Carcassonne. Une autre version autographe avec quelques variantes, notamment dans l’inclinaison de la tête, maintes fois copiée, figure au musée Soumaya à Mexico, que Nicola Spinosa datait jusqu’à présent de 1630-1631 et qu’il est donc nécessaire de replacer plus haut dans la chronologie, puisque tout porte à croire que le tableau de la collection Chigi, bien plus spectaculaire, est le prototype. Un Saint Pierre fort semblable, mais dont le visage est incliné vers la gauche, se trouve également au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Tous relèvent de ce que le spécialiste qualifie de « virage néo-vénitien » du peintre, qui, délaissant le naturalisme de ses débuts, se montra alors sensible aux nouvelles recherches entreprises à Rome, à Gênes et à Palerme. En 1638, Ribera était invité à décorer la nef de la chartreuse de San Martino, à Naples, pour laquelle il avait réalisé une Pietà l’année précédente. Il signait aussi cette année-là son Portrait du maître de chapelle aujourd’hui conservé au Toledo Museum of Art (Ohio), La Vieille Usurière (Madrid, musée du Prado) et, surtout, une kyrielle de saints où, avec la même remarquable économie de moyens, il parvient à focaliser l’attention sur l’émotion de ses figures, désormais toutes en mouvement alors que ses philosophes et ses saints des décennies précédentes prenaient la pose. Ribera se distingue aussi et surtout par des spectaculaires jeux de matière savoureuse. Guillaume Kientz attire ici en particulier l’attention sur « l’irisation de son jaune », « la trace du pinceau qui creuse des sillons, qui capte la lumière et la fait jouer », « les longs coups de pinceau donn[a]nt un élan qui contraste avec l’écriture plus serrée des rides du visage et des mains. » Le directeur de l’Hispanic Society de New York rappelle qu’« autant à Rome, ses apôtres et saints semblaient des portraits de modèles de rue, autant à Naples, Ribera mit au point un catalogue de types. Des figures riberesques dans le style comme dans les traits peuplent ses compositions et participent à installer des canons qui marqueront directement et durablement la peinture napolitaine, mais aussi espagnole. » Française aussi, ajouterions-nous, car il est difficile face à ce Saint Pierre repentant de ne pas songer aux vieillards de Fragonard, et en particulier au « nouveau » Philosophe lisant. Dans la même vente, les amateurs de peinture napolitaine verront encore avec plaisir un Saint Jérôme écrivant du Maître de l’Emmaüs de Pau, dont le corpus est désormais identifié par Gianni Papi et Giuseppe Porzio comme celui du jeune Filippo Vitale.

 

Jacob Ferdinand Voet (1639-1689), Portrait du cardinal Flavio Chigi, 1670, huile sur toile, 133 x 97 cm. Ariccia, Palazzo Chigi.
Jacob Ferdinand Voet (1639-1689), Portrait du cardinal Flavio Chigi, 1670, huile sur toile, 133 97 cm. Ariccia, Palazzo Chigi.

lundi 13 décembre 2021 - 16:00 - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 75009
Gros & Delettrez
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne