Un Max Ernst d'Henri Creuzevault

Le 17 septembre 2020, par Anne Doridou-Heim

Un artiste, Max Ernst, un galeriste, Henri Creuzevault et une rencontre qui, si elle n’a rien de surréaliste, invite à regarder au-delà de ce que l’on voit…

Max Ernst (1891-1976), Forêt, 1927, huile sur toile, 65 81 cm.
Estimation : 300 000/500 000 

Dans les forêts lointaines de Max Ernst, on n’entend pas le coucou… et on n’a guère envie d’aller faire une promenade nocturne. Même l’astre lunaire, représenté ici à la manière d’un anneau saturnien, ne renvoie aucun sentiment de secours ni de sérénité. Tout juste vient-il déposer un halo de clarté dans un ciel vespéral et une composition n’offrant aucune échappatoire. Plus minérale que végétale, seules les verticales entrecroisées évoquant les troncs des arbres, celle-ci témoigne des visions d’un artiste en quête constante. La date de réalisation de cette émanation nommée Forêt appartient à une décennie féconde, les années 1920, au cours de laquelle Ernst, en compagnie d’Éluard et de Breton, crée le mouvement surréaliste et livre ses peintures les plus importantes. Celle aussi où, poussé par l’impérieux besoin d’essayer de nouveaux langages, l’artiste expérimente la technique du frottage. Les limites du réel sont une fois encore bousculées : le peintre va «au-delà de la peinture» et s’offre un univers capable de transcrire ses rêves et ses angoisses. La découverte de cette nouvelle expression – le procédé, lui, est ancestral – se fait presque par hasard, précisément le 10 août 1925, devant les rainures d’un plancher mille fois lavé. Ernst a une sorte de vision. Il s’empare d’une feuille de papier qu’il frotte sur les lattes avec une mine de plomb : il voit apparaître un paysage et surtout l’inconscient. Animé d’une fougue créatrice, il traque les ombres dans les toiles de sac, les ficelles, les bobines ou les grilles, et codifie le tout dans son Histoire naturelle en 1926. Dès lors, le procédé est appliqué à la couleur et il ne cesse de gratter, faisant jaillir monstres, oiseaux, villes entières et ces forêts nocturnes, tragiques et denses. Il dira : «Il faut transcrire ce que l’on voit à l’intérieur». Cette peinture appartient à la collection personnelle de la galeriste Colette Creuzevault, initiée par son père Henri, lui-même galeriste et relieur émérite (voir l'article Henri Creuzevault : une collection axée sur la sculpture de la Gazette 2019, n° 40, page 14). Le premier volet de sa dispersion, orchestré par la même maison de ventes le 11 décembre 2019, était couronné de succès, pour les sculptures de Germaine Richier en particulier. Cette fois, Ernst devrait voler la vedette à la sculptrice, en toute amitié artistique, les deux auteurs étant liés. Preuve qu’aucun hasard – différence essentielle avec le surréalisme, qui le cultivait – ne guidait les choix d’Henri et de Colette Creuzevault.

Exposé jusqu'au lundi 21 septembre en salle 3, dans le cadre des Œuvres Choisies.
vendredi 20 novembre 2020 - 14:00
Salle 9 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
De Baecque et Associés
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