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Tunisie, le marché de l’art attend sa révolution

Le 19 juillet 2018, par Stéphanie Pioda

Malgré les bouleversements de la société depuis 2011, les conditions nécessaires au dynamisme et au rayonnement de l’art tunisien sur la scène internationale ne semblent pas encore réunies.

Tunisie, le marché de l’art attend sa révolution
Yazid Oulab (né en 1958), Coin IV, 2018.

La Tunisie est en train de bouger et c’est maintenant qu’il faut être là, il y a une énergie très stimulante qui favorise la création», s’enthousiasme la jeune artiste Férielle Doulain, qui, après des études en France, a décidé de s’installer à Tunis, il y a quelques mois. Un chemin inversé pourrait-on s’étonner… Mais il est vrai que les lignes bougent depuis la révolution du 14 janvier 2011, même si cela se fait très lentement. Rappelons que Nidhal Chamekh exposait à l’Arsenal, à la Biennale de Venise en 2015, et que le pays a retrouvé son pavillon national en 2017. Le monde de l’art tente de construire un véritable écosystème, condition essentielle pour qu’un marché ambitieux puisse se structurer et s’inscrire en rupture avec ce que l’artiste Haythem Zakaria qualifie de «sainte trinité», constituée par les artistes, les galeristes et les collectionneurs excluant de l’équation les commissaires (jusqu’à récemment il n’en existait pas ou très peu), les critiques d’arts (difficile d’en identifier) et les journalistes spécialisés (une espèce assez rare). «Le marché, avec ces trois composantes essentielles, est en outre assez déconnecté du marché international et nombre d’artistes «cotés» sont complètement inconnus en dehors de la Tunisie. La scène artistique est restée sclérosée longtemps avec les mêmes acteurs.» Il est vrai que ce pays de plus de 11 millions d’habitants ne compte que six à sept galeries, concentrées dans les villes bourgeoises de La Marsa et de Sidi Bou Saïd, à une vingtaine de kilomètres au nord de la capitale, et une galerie de street art dans le centre de Tunis, Yosr Ben Ammar. Le marché est encore très étroit et le nombre de collectionneurs trop réduit. Pour la galeriste Aïcha Gorgi, ces derniers doivent être accompagnés et éduqués à la création contemporaine car beaucoup s’intéressent exclusivement à l’école de Tunis et envisagent difficilement d’autres médiums. Selma Feriani, galeriste elle aussi, explique qu’en 2013, il était impossible de vendre une vidéo, alors que lors de la dernière exposition d’Ismaïl Bahri, en septembre 2017 au moment où celle du Jeu de paume à Paris se terminait , elle en a cédé trois. Les jeunes générations ont un rôle moteur dans cette dynamique et elles commencent à acheter assez facilement dans une fourchette comprise entre 1 000 et 5 000/6 000 €. Selma Feriani pratique les mêmes prix à Londres, «sauf si les coûts de production sont moins importants. Dans ce cas, je vends les œuvres 10 % moins chères à Tunis, mais il faut également tenir compte des variations du taux de change». «Ainsi, certains collectionneurs achètent essentiellement en Tunisie car ils préfèrent payer en dinars, mais aussi pour des facilités de logistique et de transport», comme le précise Adel Hamida, dentiste de profession, qui s’intéresse aussi bien à l’orientalisme qu’à la photographie abstraite et conceptuelle d’un Ziad Antar. Il est donc important, pour toucher une clientèle plus internationale, de participer à des foires à l’étranger (Yia ou DDessin à Paris, 1-54 Contemporary African Art, à Londres et New York, Art Dubaï…), ou d’avoir une deuxième galerie : à Dubaï pour Elmarsa ou à Londres pour Selma Feriani.

Aïcha Snoussi (née en 1989), Le Livre des anomalies, 2016, dessin sur cahiers, dans le cadre de l’exposition Talan 2015.
Aïcha Snoussi (née en 1989), Le Livre des anomalies, 2016, dessin sur cahiers, dans le cadre de l’exposition Talan 2015.Photo Stéphanie Pioda

Un grand absent, l’état
Cependant, il reste un frein de taille pour un rayonnement de la scène et du marché tunisiens : la législation, qui applique les mêmes règles à l’art contemporain qu’au patrimoine archéologique ou moderne. Selon celle-ci, les œuvres peuvent quitter le territoire, mais avec obligation de retour, et donc impossibilité de vente. La solution consiste soit à déclarer les œuvres sous le statut de design ou d’artisanat d’art à la douane, soit à créer directement à l’étranger ou à inviter les artistes en résidence sur place. Les ateliers Coteaux ont montré l’exemple avec huit ateliers où les artistes restent six mois à deux ans (Malek Gnaoui, Nidhal Chamekh, Férielle Doulain…), un projet soutenu par Selma Feriani, qui recherche des mécènes pour permettre de poursuivre l’aventure. Cette initiative privée souligne l’absence d’un acteur majeur, l’État, qui ne semble pas mesurer l’enjeu. L’artiste et professeur aux Beaux-Arts de Tunis Imed Jemaiel fustige en ces termes : «Chaque année, une partie importante des acquisitions nationales se fait dans l’exposition annuelle organisée par l’Union des artistes plasticiens tunisiens (UAPT), où la quasi-majorité des participants n’expose que dans le cadre de cette manifestation. L’UAPT est la plus vieille association prétendant veiller sur les intérêts des artistes, mais à part quelques épisodes dans son histoire, elle brille par son conservatisme et ses connivences avec le pouvoir en place.» Les œuvres sont ensuite stockées dans les réserves sans être inventoriées, et s’abîment, sans moyens pour les restaurer. Les jeunes diplômés issus des treize écoles des beaux-arts entament un parcours du combattant pour espérer vivre de leur travail, ou tout simplement pour exposer. Il y a bien la Cité de la culture, «un pôle culturel inauguré au mois de mars dernier, l’unique en Afrique et dans le monde arabe», nous apprend Faten Chouba, la directrice des Journées d’art contemporain de Carthage, qui devrait réunir, sur 49 000 mètres carrés, des salles de théâtre et de répétition, une maison de la poésie et du roman, un musée national des Arts modernes et contemporains. Mais il faudra attendre pour le musée : aucun projet n’est encore pensé et cette méga-cité est très critiquée car elle avait été portée par l’ancien président Ben Ali et Mohamed Zine El Abidine, ministre de la Culture.

Nidhal Chamekh (né en 1985), Le Battement d’ailes, 2016, graphite, encre et transfert sur toile.
Nidhal Chamekh (né en 1985), Le Battement d’ailes, 2016, graphite, encre et transfert sur toile.

De nombreuses initiatives privées
«L’idée du musée ne s’est jamais imposée comme une urgence, peut-être du fait qu’objectivement, les conditions nécessaires pour sa mise en œuvre ne sont pas remplies : pas de muséographes, pas d’appareil critique fort, pas de conservateurs…», regrette Imed Jemaiel. Ce musée est essentiel pour écrire une histoire de l’art tunisien et maghrébin, «les cours portant sur l’art moderne et contemporain abordent les artistes et les problématiques de l’art dit occidental», déplore Imed. Il est temps de se recentrer et de se réapproprier une histoire pour «enfin inventer les modalités artistiques appropriées au contexte qui nous façonne et auquel on doit répliquer en retour». Cela, en tout cas, fait son chemin dans l’esprit des artistes. Sans doute une des conséquences de la révolution, comme l’affirme l’artiste et commissaire Amal Ben Attia : «On a commencé à cesser de copier un modèle et à plonger dans nos racines», ce qu’illustrent les récentes manifestations : le festival Jaou, porté par la fondation Kamel Lazaar, le Festival international de la photographie et d’arts visuels, aux îles Kerkennah, les Journées d’art contemporain de Carthage, Djerbahood, porté par le galeriste parisien Mehdi Ben Cheikh, le festival de l’art féminin Chouftouhonna… «Les festivals et autres manifestations essaient de combler ces lacunes ainsi que la défaillance d’une politique culturelle sur le long terme», mais souvent ces manifestations privées ne sont pas, faute de soutien et de moyens, pérennisées», analyse l’artiste Héla Ammar. Si le marché de l’art tunisien est un colosse doté d’une forte inertie, il bénéficiera sans doute d’une autre révolution en cours autour de la commission Colibe (Commission des libertés individuelles et de l’égalité), qui s’attaque à des tabous comme l’égalité hommes-femmes en matière d’héritage, la dépénalisation de l’homosexualité ou l’abolition de la peine de mort. Une démocratie a besoin de temps…

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