Stéphanie Busuttil-Janssen : « César est un artiste historique »

Le 01 décembre 2017, par Éric Jansen

Le Centre Pompidou présente une rétrospective de l’œuvre du célèbre sculpteur. Sa dernière compagne, détentrice du droit moral et du droit de reproduction, a participé à cet événement. L’occasion pour La Gazette de revenir sur l’art et la cote
d’une figure majeure du Nouveau Réalisme.

Photo Eric Jansen


Le 6 décembre 1998, César s’éteignait à l’âge de 77 ans. À ses côtés, se tenait sa compagne Stéphanie Busuttil, qui l’avait connu dix ans plus tôt. En 2012, elle a créé la Fondation César et peut désormais se consacrer à sa nouvelle mission : défendre et promouvoir le travail du sculpteur. Cela passe par de prestigieuses expositions. Elle ne pouvait rêver mieux qu’une rétrospective au centre Pompidou.
Vous avez 22 ans quand vous rencontrez César, en février 1989. Dans quelles circonstances faites-vous connaissance ?
Je travaillais chez Annie Schneider, qui avait une agence de relations publiques. Un jour, elle a organisé un voyage de presse autour de Christian Pellerin, qui lançait un programme immobilier à Antibes. César, Pierre Restany et Jacques Martinez participaient à ce déplacement et on s’est beaucoup amusés. De retour à Paris, je suis allée voir son atelier rue Roger, à Montparnasse, et on a commencé à sortir le soir ensemble.
Après sa mort, vous avez dû affronter un contrôle fiscal, une bataille juridique avec sa femme, dont il était séparé depuis de nombreuses années, et sa fille… Comment avez-vous vécu cela ?
Les artistes n’ont pas des vies conventionnelles et quand ils meurent, ils n’ont pas des successions conventionnelles… Cela a pris du temps, mais maintenant c’est derrière nous. Toutes les parties se sont mises d’accord et les volontés de César ont été respectées. Les partages ont été faits et j’ai hérité du droit moral et du droit de reproduction. À présent, je me consacre à la fondation César que j’ai créée en 2012, afin de défendre et promouvoir son œuvre.
J’ai l’impression que cela passe par les États-Unis. Je me trompe ?
En effet, je travaille beaucoup avec la galerie Luxembourg & Dayan, à New York. Nous avons déjà organisé deux expositions, en 2013 et en 2016, et une troisième est en préparation pour 2018. Nous avons également obtenu d’installer un Pouce de six mètres devant le Rockefeller Center, ce qui apporte une visibilité extraordinaire.
Et une façon de faire remonter la cote de César par rapport aux artistes américains ?
Elle n’est pas si mauvaise que ça ! (rires) C’est un artiste historique. Mais c’est vrai, le marché des Américains est toujours plus haut. Évidemment, on souhaite que sa cote augmente. Cependant, César n’est pas acheté par un groupe de personnes qui décident d’investir, c’est un marché sain, pas fabriqué, des pièces passent en ventes, mais très peu, il est collectionné en profondeur.
La rétrospective du Centre Pompidou va renforcer sa légitimité, mais il a fallu être patient…
Oui, c’est très étrange, quand on parcourt la biographie de César, on voit qu’il a été très vite célèbre et exposé absolument partout. Je me souviens, lorsque j’étais à ses côtés, qu’il a eu une grande rétrospective à Marseille, une autre au Jeu de Paume, qui est allée ensuite à Malmö, Mexico, Montevideo... Mais le Centre Pompidou n’a jamais rien fait, alors que César était l’un des artistes majeurs au moment de sa création.
Pourquoi ce désintérêt ?
Peut-être que chez une certaine intelligentsia, sa personnalité a pris le dessus sur son œuvre. À Paris, on a un problème avec les artistes français qui ont beaucoup de succès de leur vivant… Quand c’est Jeff Koons, ça ne gêne personne.
César avait la réputation d’aimer faire la fête…
Il travaillait énormément toute la journée, alors ensuite, il était ravi de retrouver ses copains au Stresa ou chez Castel. Le quotidien d’un sculpteur, c’est vraiment dur. J’étais avec lui au moment du projet pour le pavillon français à la Biennale de Venise. 520 compressions de voitures… On était au milieu de nulle part avec des ferrailleurs, dans le froid, la gadoue et le bruit. On comprend que le soir il ait envie de s’amuser. Il ne faut pas oublier qu’il a connu une enfance très difficile, vécu sans argent jusqu’à 35 ans. César était drôle et sympathique, mais c’était aussi un timide et angoissé qui s’est fait violence.

 

César et le Sein à la fonderie Schneider de Montchanin, en 1967. © Georges Kelaidites  Fonds J.B. Gillot / adoc-photos
César et le Sein à la fonderie Schneider de Montchanin, en 1967.
© Georges Kelaidites  Fonds J.B. Gillot / adoc-photos

Stresa, Castel et suite au Lutetia… Cette image glamour ne l’a-t-elle pas desservi ?
On a vécu plusieurs années au Lutetia, parce qu’il était très ami avec Sonia Rykiel qui en avait fait la décoration. César se liait avec tout le monde, les Rothschild, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, Jean Nouvel… Et n’importe quel conservateur était toujours content d’aller dîner au Stresa !
Est-ce que d’avoir sculpté les César du cinéma ne lui a pas également nui ?
On le lui a beaucoup reproché, mais il adorait le cinéma ! Yves Montand, Lino Ventura, Roger Vadim étaient ses copains. Aussi, quand le producteur Raoul Lévy lui demande de réaliser un trophée pour son prix du cinéma français, il accepte aussitôt. Entre nous, la statuette n’était pas terrible. Raoul Lévy se suicide, et l’idée est reprise par Georges Cravenne, qui revient le voir pour lui commander un nouveau trophée. Et c’est là que César lui dit : «les États-Unis ont les Oscars, on va faire les César !» Sans le «s» à César, il y tenait beaucoup, car les lauréats reçoivent une véritable sculpture, rien à voir avec la petite statuette des Oscars.
Quel a été votre rôle pour cette rétrospective à Beaubourg ?
Je suis intervenue en tant que fondation et détentrice des droits de reproduction. Bernard Blistène est le commissaire de l’exposition. C’est déjà lui qui avait organisé la rétrospective de Marseille, en 1993. Quand il est arrivé au Centre Pompidou, il avait le projet de rendre cet hommage à César, et il m’en a parlé. Nous avons travaillé main dans la main pendant deux ans : je dispose d’une grosse partie des archives sur César, je connais la localisation des pièces, et j’ai aussi une certaine connaissance de son travail puisque j’ai dirigé le studio pendant près de dix ans.
Êtes-vous intervenue dans le choix des œuvres ?
Bernard Blistène avait établi une première sélection de pièces, je lui en ai suggéré quelques autres. Ensemble, on a enlevé, ajouté, pour finalement arriver à ces cent vingt-six œuvres. César a travaillé jusqu’à sa mort, en 1998, le corpus de son travail est énorme. Dans cette rétrospective, il y a bien sûr des pièces historiques, iconiques, comme les Fers soudés, les Compressions, les Expansions, le Pouce, le Centaure ou la Suite milanaise, mais pas toutes celles qu’on aurait souhaité, parce que le sixième étage du Centre Pompidou ne peut pas accueillir des œuvres très lourdes. Je rêvais de montrer une expansion qui mesure six mètres de long, mais elle ne rentrait pas dans le monte-charge, ou encore un sein en résine orange fluo de 1968, mais il est dans un penthouse de New York et il aurait fallu 35 000 $ pour le déplacer…
Est-ce qu’on découvre des choses inédites ?
On y verra des pièces qui n’avaient pas été montrées auparavant, comme les expansions en mousse de polyuréthane brute. On n’a jamais vraiment insisté dessus, or ce sont des œuvres belles et fragiles. César les réalisait en direct, lors de performances. Il a fait ça pendant deux ans, à la Tate Gallery de Londres, à la fondation Maeght, à Munich chez Gunter Sachs, ou encore à São Paulo. Il en reste très peu, car elles étaient ensuite découpées à la scie et le public repartait avec un morceau. Mais César en avait gardé pour lui.
Combien de pièces a-t-il réalisées en tout ?
Je ne sais pas. Il a travaillé jusqu’à la fin, mais il s’agit d’une œuvre de sculpteur. On ne peut la comparer en nombre avec celle de Picasso, qui peignait matin, midi et soir. Le premier tome du catalogue raisonné, qui couvre la période 1947-1964, comprend 542 fiches. Avec Denyse Durand-Ruel, nous sommes en train de finaliser le deuxième volume, tout en s’attaquant au troisième.

 

Le Nu de Saint-Denis II de 1957. Une des nombreuses pièces que possède Stéphanie Busuttil-Jansenn. Photo Eric Jansen
Le Nu de Saint-Denis II de 1957. Une des nombreuses pièces que possède Stéphanie Busuttil-Jansenn. Photo Eric Jansen

César
EN 7 DATES

1921
Naissance, le 1er janvier à Marseille, de César Baldaccini
1960
Ses compressions de voitures provoquent un scandale au Salon de mai
1965
Premier Pouce, exposé chez Claude Bernard
1967
Première grande Expansion en mousse de polyuréthane, au Salon de mai
1985
Le 10 octobre, inauguration à Paris du Centaure ou Hommage à Picasso
1995
César représente la France à la Biennale de Venise
1998
Le 6 décembre, César meurt à Paris
 
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