Des lauriers pour César

Le 08 décembre 2017, par Annick Colonna-Césari

Vingt ans après sa disparition, le Centre Pompidou consacre une rétrospective au sculpteur. Un retour en grâce pour cet artiste à la fois célébré et détesté.

César dans son atelier de la rue Lhomond à Paris, en 1967.
© Michel Delluc

Son image reste ancrée dans les mémoires. Et pour cause… Ce Vulcain à la barbe fournie et à la faconde méditerranéenne a occupé la scène artistique pendant un demi-siècle. César ? Un sculpteur à succès multiples et scandales retentissants, familier du grand public et décrié par ses pairs, victime de l’«ostracisme» des institutions, comme le reconnaît Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne et commissaire de la rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou. En 1991, à un journaliste lui demandant l’effet que lui faisait d’être reconnu et très médiatique, l’artiste avait répondu : «Connu de qui ? J’ai 70 ans et le plus grand musée de mon pays, Beaubourg, ne m’a jamais exposé». Pouce ! Aujourd’hui, c’est donc chose faite. Il aura néanmoins fallu attendre que vingt années s’écoulent après sa disparition pour que l’institution parisienne lui ouvre ses portes…
Classique et moderne
Né en 1921 à la Belle-de-Mai, un quartier pauvre de Marseille, César Baldaccini aurait pu suivre le chemin de son père, négociant en vin. Mais il est parti faire les Beaux-Arts à Paris. Là, il rencontrera Giacometti, Germaine Richier, Picasso. Faute de moyens, il récupère des matériaux de rebut, qu’il façonne au fer à souder dans son atelier de Villetaneuse. Et de ces flammes sortent des animaux fantastiques, de singulières silhouettes humaines, composés de tiges, de plaques et de boulons. Dès les années 1950, la critique l’encense. Preuve de sa reconnaissance : on l’invite aux Biennales de Venise et de São Paulo, à la documenta de Cassel. La découverte d’une presse hydraulique, chez un ferrailleur de Gennevilliers, fait ensuite basculer son destin. Entrevoyant les possibilités esthétiques qu’offre le monstre mécanique, César décide de lui déléguer l’acte créateur. Au Salon de mai de 1960, il provoque le scandale en présentant trois compressions automobiles. Son ami le critique Pierre Restany, qui vient de fonder le groupe des Nouveaux Réalistes, en profite pour les estampiller de ce label. Et l’artiste enchaîne… Ses premières empreintes corporelles datent de 1963. Il moule son propre pouce, qu’il déclinera bientôt dans toutes les tailles et dans toutes les matières. Au passage, il expérimente un nouveau matériau, la mousse de polyuréthane. De là naîtront les «Expansions», en 1967. Puis le nouveau réaliste revient aux fers initiaux. Reprenant la soudure à l’arc, abandonnant le fer au profit du bronze, il revisite ses œuvres anciennes en les agrandissant. À vrai dire, le sculpteur n’a jamais pu se résoudre à choisir entre classicisme et radicalité, pratiquant les deux à la fois «une contradiction qui l’inquiétait», souligne Catherine Millet, directrice d’Art Press. Même s’il tentait d’établir une différence : «Quand je fais un fer, je suis un sculpteur. Quand je fais une compression, je suis un artiste», explique-t-il un jour au plasticien Bertrand Lavier.

 

Pouce, 1965, bronze poli, 185 x 83 x 102 cm, [mac] musée d’art contemporain, Marseille. © SBJ/Adagp, Paris 2017. © Collection [mac] musée d’art contem
Pouce, 1965, bronze poli, 185 x 83 x 102 cm, [mac] musée d’art contemporain, Marseille.
© SBJ/Adagp, Paris 2017. © Collection [mac] musée d’art contemporain, Marseille. DR

Des honneurs aux polémiques
Durant toutes ces années, César multiplie les expositions en galerie, chez Claude Bernard d’abord, puis chez Daniel Templon et Pierre Nahon. «C’était un authentique, qui vivait son art de manière intensive et communicative», témoigne Daniel Templon. Et le voici propulsé au rang de star. Il pose pour les magazines people, se montre chez Castel, fréquente collectionneurs et showbiz, réalise en 1975 les trophées qui, depuis, récompensent les professionnels du 7e art, les fameux «César». Et sa réputation dépasse les frontières. En 1996, une rétrospective lui rend hommage de Séoul à Taipei. La même année, il reçoit au Japon le Praemium Imperiale, équivalent d’un Nobel des arts.
Les anciens et les modernes
Les institutions hexagonales, en revanche, lui tournent le dos. En 1993, une rétrospective lui est néanmoins consacrée à la Vieille Charité de Marseille, orchestrée par Bernard Blistène, alors jeune directeur des musées de la ville. Deux ans plus tard, il représente la France à la Biennale de Venise, sous la houlette de Catherine Millet, commissaire du pavillon national. Il y enchâsse une gigantesque installation de 520 voitures compressées, non sans difficulté. «On a tout fait pour me dissuader de l’inviter», se souvient Catherine Millet. Et lorsqu’en 1996 Paris lui accorde enfin sa première rétrospective, elle se déroule à la galerie nationale du Jeu de Paume, et non au Centre Pompidou comme il l’avait espéré. Dans la foulée, le projet de musée à son nom que devait accueillir sa cité natale est abandonné : le sculpteur s’était engagé à donner 187 œuvres, en échange d’un bâtiment pour les abriter. Le chantier, démarré sous le mandat de Robert Vigouroux, le maire de l’époque, sera interrompu par son successeur, Jean-Claude Gaudin. En fait, «par son œuvre, César a réactivé la querelle des anciens et des modernes», analyse Bernard Blistène. Les tenants de la tradition ne comprenaient pas son basculement dans l’avant-garde. Quant aux défenseurs des «Compressions», ils se sentirent trahis en le voyant revenir au métier de sculpteur. «Le discours moderniste refusait cette dualité, qui est pourtant essentielle à son œuvre, car les deux voies se sont nourries l’une de l’autre», explique le commissaire. Mais ce qui irritait par-dessus tous ses détracteurs, c’était l’artiste lui-même : ses mondanités et ses actions médiatiques, comme lorsqu’il moula le sein d’une danseuse du Crazy Horse ou qu’il compressa des épaves de 205 Turbo 16, pilotées par le coureur automobile Ari Vatanen. Et l’on s’agace de ses «Pouces» déclinés à l’infini, y compris en or ou en sucre. «Sa notoriété a occulté son travail», estime Stéphanie Busuttil-Janssen, qui l’a accompagné durant les dix dernières années de sa vie et préside à la Fondation César, qu’elle a créée en 2013 (voir Gazette no 42 du 1er décembre, page 24). Au désintérêt des institutions se sont ajoutées les polémiques survenues après son décès. Une interminable querelle successorale, ponctuée de disparitions de pièces et d’apparitions de faux, a opposé son épouse et sa dernière compagne, à qui l’artiste avait légué le droit moral de son œuvre. Et sa cote s’en est ressentie. Selon Artprice, le chiffre d’affaires enregistré en 2016 par ses œuvres dans les ventes aux enchères n’a pas dépassé les deux millions d’euros.

 

Enveloppage, 1971, machine à écrire et Plexiglas, 40 x 40 x 50 cm, collection particulière, courtesy Fondation César, Bruxelles. © SBJ/Adagp, Paris 20
Enveloppage, 1971, machine à écrire et Plexiglas, 40 x 40 x 50 cm, collection particulière, courtesy Fondation César, Bruxelles.
© SBJ/Adagp, Paris 2017. © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. RMN-GP

César réhabilité ?
Autant dire que la rétrospective parisienne arrive au moment opportun. «Après vingt années de purgatoire, on va prendre la mesure de l’œuvre», espère Bernard Blistène. En quelque cent vingt pièces est retracé l’ensemble de la carrière de «l’un des plus grands sculpteurs de la seconde moitié du XXe siècle», selon le commissaire. Et de conclure que «derrière le personnage médiatique se cachait un homme en proie au doute, qui n’a cessé de se remettre en cause. En défiant la modernité par un retour incessant au classicisme, il a anticipé l’une des caractéristiques de l’art d’aujourd’hui». Au fil des salles se déploient donc Chauve-souris et autre Ginette de fer soudé, compressions plus ou moins brutalistes, pouces vindicatifs, seins voluptueux et expansions multicolores, sans oublier les «Enveloppages», téléphone, machine à écrire ou ventilateur enfermés dans du Plexiglas. Cette exposition parviendra-t-elle à remettre l’artiste en course ? Outre-Atlantique, alors qu’il n’a jamais vraiment cherché à y faire carrière, César reprend en tout cas du galon, et ce depuis qu’en 2013, en accord avec Stéphanie Busuttil-Janssen, la galerie Luxembourg & Dayan a entrepris de le défendre. D’ailleurs, une fois la rétrospective française achevée, son Pouce de 6 mètres qui trône aujourd’hui sur la piazza Beaubourg, face au Centre Pompidou, s’envolera pour New York, où il se dressera durant plusieurs mois devant le Rockefeller Center. Un signe, sans doute.

César
en 6 dates

1er janvier 1921
Naissance à Marseille
1954
Première grande œuvre en métal soudé1960
Premières «Compressions»
1967
Premières «Expansions»
1997
Rétrospective à la galerie nationale du Jeu de Paume
1998
Décède à Paris, le 6 décembre
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