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Sadek Rahim bouscule un marché de l’art en panne en Algérie

Le 18 juillet 2019, par Stéphanie Pioda

Avec son exposition inaugurée le 6 juillet au musée d’art moderne d’Oran, Sadek Rahim défend un art ultracontemporain dans un pays encore tourné vers les peintres orientalistes, et où seule l’initiative privée dynamise la scène artistique.

Sadek Rahim bouscule un marché de l’art en panne en Algérie
Sadek Rahim, Sans titre, 2019, béton, valve, tapis découpé, dimensions variables.
Photo Stéphanie Pioda

Gravity3» est un véritable événement en Algérie à plus d’un titre. C’est la première exposition d’une telle ampleur, occupant trois niveaux du musée d’art moderne et d’art contemporain d’Oran (MAMO), soit sur 3 000 m2, avec des installations, des vidéos, des sculptures-objets et des dessins d’un artiste algérien. Du jamais vu ! De plus, jamais un musée national n’avait prêté d’œuvres pour une exposition temporaire : ici, trois pièces, dont un boulet de prisonnier de l’époque espagnole provenant du musée national Zabana à Oran, permettent d’ancrer le propos de l’artiste sur le désespoir d’une jeunesse que la situation économique désastreuse pousse à partir, envoûtée par le rêve d’un eldorado qui se trouverait de l’autre côté de la Méditerranée. Il s’agit d’un exploit, car Sadek Rahim se positionne en rupture face à un public habitué à voir de la peinture, mais également parce qu’il n’a bénéficié d’aucune subvention du ministère de la Culture  le grand absent du débat sur le statut de l’artiste et sur la création d’un marché de l’art. Une telle exposition d’envergure internationale relève de l’engagement, rendu possible grâce à des mécènes (la Société Générale, le Royal Hôtel), aux instituts français et Cervantès d’Oran, Rahim lui-même y participant financièrement. Si à 48 ans il a réussi ce tour de force, c’est qu’il peut se targuer d’une carrière internationale et qu’il a acquis une certaine notoriété, qui, certes, aurait été aussi grande que celle de ses contemporains Kader Attia, Adel Abdessemed ou Zineb Sedira s’il avait fait le choix de rester à Londres après ses études au Central Saint Martins, en 2000. Il réussit à vivre de son art en vendant ses œuvres au même prix en Algérie qu’à l’étranger, à savoir autour de 1 000/2 000 € pour les dessins et jusqu’à 16 000 € pour un tapis acquis par un collectionneur américain d’origine syrienne. Deux de ses œuvres sont déjà passées aux enchères à Paris, dont Les ingénieurs (Port d’Alger, 1954), une technique mixte adjugée 9 000 € chez Piasa en novembre 2016. Avec de tels prix, Sadek Rahim fait figure d’ovni en son pays, tant la situation des artistes est complexe et le marché de l’art, quasiment inexistant. Selon l’artiste Faouzi Louadah, «les prix moyens varient entre 30 000 et 500 000 dinars (entre 220 et 3700 €, ndlr)», le SMIC se situant autour de 18 000 dinars (environ 130 €). «Mais le profil des clients est très divers : des étrangers, des touristes, des voyageurs pour affaires, des diplomates, des sociétés nationales, des banques, des particuliers»… Les sculptures de Sadek Rahim côtoient des peintures et des installations chez certains collectionneurs à Alger, qui se font rares car la plupart s’intéressent à des artistes connus tels que Baya, Moussa Bourdine, Mohammed Khadda, Hocine Ziani… Les artistes plus recherchés demeurant «les orientalistes très demandés par une petite bourgeoisie qui accroche ces toiles sur les murs d’un salon à la décoration mauresque», s’amuse Tewfik Ali Chaouche, directeur de la galerie Civ.œil à Oran.
Vendre une œuvre, le parcours du combattant
En gros, comme l’explique un artiste qui préfère rester discret, «il existe deux solutions pour vendre des œuvres : au noir ou quand une galerie dit qu’elle l’a financée, pour contourner la règle imposant l’établissement d’un justificatif d’achat auprès de l’artiste, lequel n’a aucun moyen d’émettre une facture !» Quelques-uns adoptent pour cette raison le statut d’artisan, mais peu vivent de leur art et rares sont ceux à poursuivre, basculant dans le monde (nettement plus rentable) de l’audiovisuel et du cinéma, tel Jassem Iraki, qui a créé sa maison de production en 2013. Sihem Salhi est photographe par passion, comme elle le reconnaît, mais ne décolère pas : «Un ami et moi avions vendu quelques photographies à l’occasion de l’événement “Constantine, capitale arabe de la culture”, en 2015. Nous avons souffert pendant deux ans pour avoir notre argent, après avoir adressé des courriers à tous les responsables, y compris avoir remis une lettre en main propre au ministre de la Culture.» Les choses devraient changer à partir de 2020, «les artistes détenteurs de la carte du Conseil national des arts et des lettres (CNAL) devraient obtenir un numéro fiscal et, ainsi, avoir le droit d’émettre des factures», commente, optimiste, Faouzi Louadah. «Le ministère de la Culture et le département des arts visuels de l’Agence algérienne du rayonnement culturel (AARC) avaient fait une tentative pour soutenir les artistes, en mai 2018, avec une grande exposition-vente appelée “Le printemps des arts”, qui s’est tenue au palais de la Culture à Alger», relate Tewfik Ali Chaouche. «On pouvait y trouver tous les prix et tous les goûts, sauf le très contemporain.» Et les observateurs sont tous d’accord pour conclure qu’il s’est agi d’un fiasco. «Nous sommes dans une situation absurde», s’emportait Mustapha Nedjai sur le plateau de l’émission Culture club, sur Canal Algérie le 6 juillet dernier. «Comment constituer un patrimoine artistique si nos musées n’achètent pas à nos artistes ? Comment les soutenir et créer les conditions matérielles pour exister ? Les artistes ne peuvent pas exposer à l’étranger, puisqu’il faut une autorisation, et il ne peuvent pas vendre non plus»  car toute œuvre sortant du pays doit y revenir. Il ne reste que la débrouille face à ce défi juridique…

à voir
«Sadek Rahim. Gravity3» Musée d’art moderne et contemporain d’Oran (MAMO),
avenue Larbi Ben M’hidi, Oran, Algérie
Jusqu’au 31 août 2019.
totem-studio.wixsite.com/sadekrahim

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