Restitutions : barouf au Parlement

Le 07 janvier 2021, par Vincent Noce
Photo musée de l’Armée via www.defense.gouv.fr

L’engagement pris par Emmanuel Macron d’un retour du patrimoine en Afrique avait tout pour devenir un geste fort de son mandat dans un domaine auquel il n’a guère prêté intérêt – celui de la culture. Aujourd’hui, le bilan est pitoyable. Ayant lancé ce défi à la face du monde, la France n’a pratiquement rien accompli depuis, se laissant dépasser dans ce mouvement par des voisins comme l’Allemagne ou la Belgique. Trois ans plus tard, ne demeure que la maigre offrande symbolique de vingt-sept objets du palais d’Abomey au Bénin, déjà promise en 2017, et un seul au Sénégal. Bénéficiant d’un soutien unanime au Parlement, elle aurait pu être l’occasion d’une réunion nationale autour d’un geste de bonne volonté augurant d’une politique d’ouverture envers l’Afrique. En fait, cette procédure s’est achevée en décembre dans la confusion et la rancœur. Ce fiasco augure mal des dons à venir. À ce jour, six États africains ont déposé des demandes de restitution d’une quinzaine de milliers d’objets dans les musées français. Le calendrier illustre la brusquerie de l’exécutif. Alors que le Sénat adoptait en première lecture le projet de loi en faveur du Sénégal et du Bénin, un ornement de la dernière reine de Madagascar était enlevé en catimini du musée de l’Armée pour être embarqué dans l’avion le lendemain du vote – au moment où la France tente d’apaiser la revendication par ce pays d’un archipel français voisin. La même méthode cavalière avait été utilisée pour le don d’un sabre au Sénégal à l’occasion d’un voyage du Premier ministre.

La ministre de la Culture, qui a porté le projet de loi en faveur du Bénin et du Sénégal, apparaît comme la première responsable de cette déconfiture. 

En juillet, à la veille de la célébration du 58e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, la France lui a remis vingt-quatre crânes de victimes de la barbarie des troupes françaises au XIXe siècle, conservés au musée de l’Homme. On verrait difficilement le Parlement s’opposer à un tel geste et pourtant il a été contourné par l’habillage juridique d’un «prêt de longue durée». Comme ces restes ont été inhumés le surlendemain de leur arrivée, l’artifice prend ici une valeur caricaturale. En l’espace d’une année, l’exécutif s’est donc servi de trois conventions de dépôt pour légitimer un cadeau diplomatique. On comprend la colère des sénateurs qui se sont dits «abusés» par une Roselyne Bachelot soumise aux desiderata de l’Élysée. Les sénateurs ont souligné que ces envois précipités avaient empêché une expertise scientifique permettant d’évaluer la pertinence de ces dons. Outre les atrocités perpétrées par le royaume esclavagiste d’Abomey, ils ont ainsi appris que le sabre remis à Dakar n’était pas celui du fondateur de l’Empire toucouleur, mais celui de son fils, qui l’avait obtenu d’un officier français. Ou encore que le donateur de la couronne de dais malgache, dont les intentions ont été piétinées, aurait pu le détenir d’une vente aux enchères de meubles jugés secondaires au Palais-Royal. Cette ambition de partage avec le continent africain intéresse tout autant la Défense, l’Enseignement supérieur, le Budget ou les Affaires étrangères. Mais la ministre de la Culture, qui a porté le projet de loi, apparaît comme la première responsable de cette déconfiture. Cela fait vingt ans que son ministère est censé accompagner ce processus historique d’une réflexion scientifique. Or, à part un vade-mecum sur les restes humains toujours en attente de validation, non seulement il a été incapable d’élaborer la moindre doctrine, mais il a tout fait pour étouffer la parole des historiens de l’art, des ethnologues ou des juristes. D’un sabotage honteux des commissions mises en place par le Parlement, le ministère est passé à un blocage ouvertement assumé. Le Sénat compte relancer ce débat dès janvier, mais, faute d’agir par lui-même, sa proposition d’instaurer un conseil scientifique risque bien de s’ajouter à une longue liste de défuntes bonnes intentions.

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