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L’histoire au risque de la diplomatie

Le 04 novembre 2021, par Vincent Noce

L’histoire au risque de la diplomatie
 © Palais royaux d'Abomey. Wikimedia Commons

La restitution de 26 œuvres emportées des palais d’Abomey lors d’une expédition punitive française en 1892 a fait l’objet d’une cérémonie d’adieu au quai Branly. Le public pour partie médusé a assisté à l’envol de Bénédicte Savoy, qui a assimilé ce geste à la chute du mur de Berlin. Elle a fustigé une «France si longtemps crispée sur l’inaliénabilité des collections» et «des administrations qui ont multiplié les stratégies pour étouffer le débat public». Le musée et la ministre de la Culture ont dû apprécier… Au passage, elle a récusé toute idée que les hommes qui ont ramené les biens des colonies aient pu contribuer à leur préservation. Son coauteur, Felwine Sarr, a parlé d’une «nouvelle aurore» pour qualifier le retour de «ces êtres habités par l’âme et l’esprit des cultures», auxquels «le feu des ancêtres a manqué si cruellement». De retour sur Terre, Emmanuel Macron a quand même dénoncé comme «une folie» la tentation de «renationaliser le patrimoine public», sous le prétexte d’un retour à un lieu d’origine. «Cela n’aurait aucun sens que la France se débarrasse du patrimoine des autres et que chaque pays ramène à lui ses trésors !», a-t-il lancé en se faisant l’avocat d’une lecture «universelle et universaliste» de la culture. Il a ainsi préconisé une coopération, des expositions et des prêts, en parallèle à un retour des «trésors dont l’absence est la plus intolérable» aux nations d’Afrique, mais aussi d’Amérique latine ou du Pacifique. Le ministre béninois des Affaires étrangères, Aurélien Agbénonci, a conservé ce ton pragmatique. Mais l’absence à la cérémonie du président Patrice Talon, qui n’a toujours pas signé l’acte de transfert de propriété de ces regalia, a laissé pointer l’insatisfaction du Bénin.

Le ministre béninois de la Culture révèle que son pays a bien revendiqué, «plusieurs fois» maintenant, une statue iconique du dieu Gou

Le ministre de la Culture, Jean-Michel Abimbola, nous a ainsi indiqué que son pays avait bien revendiqué, «plusieurs fois» maintenant, une statue iconique du dieu Gou. Il a aussi fait référence aux collections africaines des musées de Lyon et La Rochelle. «Nous sommes dans une dynamique», a-t-il ajouté en évoquant les dons déjà effectifs de collectionneurs et d’un cercle d’antiquaires et amateurs réuni par le galeriste Robert Vallois. Cherchant à rassurer les parlementaires et les conservateurs inquiets des risques de débordement et de la méthode expéditive suivie pour plusieurs restitutions, Emmanuel Macron s’est engagé à «définir une nouvelle loi» pour cadrer ce processus – mais il a récusé le principe d’une commission consultative d’experts. L’exécutif fait de la science vertu en matière de santé publique, mais son avis n’est pas le bienvenu dans le domaine de la culture… On promet bien du plaisir aux rédacteurs de la loi, tiraillés entre les principes du Code du patrimoine et les desiderata de l’Élysée. L’exposition du trésor royal d’Abomey au musée du quai Branly, pour cinq jours seulement, illustre cette tension. Elle passe par exemple sous silence le fait que ces objets ont été retirés par les soldats de palais auxquels le roi avait mis le feu dans sa fuite… La conservatrice Gaëlle Beaujan doit endosser à la fois un statut d’historienne, de responsable de la collection africaine et de consultante du futur musée d’Abomey, dit «de l’Épopée des Amazones et des rois du Danhomè». Le terme d’épopée, normalement associé à l’héroïsme, s’il a pour effet d’attirer le touriste, est pour le moins incongru, s’agissant de tyrans sanguinaires et d’une milice réputée pour sa férocité, qui plantait la tête des captifs sur les murailles de la cité. L’exposition omet surtout de rappeler que l’esclavagisme était le fondement même de ce royaume depuis la fin du XVIe siècle et que les Européens l’ont aussi combattu pour mettre un terme à la traite des esclaves. Au final, c’est le récit historique qui risque d’être victime de cet exercice d’équilibre, entre culture et diplomatie.

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