facebook
Gazette Drouot logo print

Bénin, le dieu manquant à l’appel

Le 15 avril 2021, par Vincent Noce

Bénin, le dieu manquant à l’appel
Sculpture "fon" attribuée à Akati Ekplékendo.
Photo Wikimedia Commons

La cellule diplomatique de l’Élysée, qui se réjouissait du rapport Savoy-Sarr préconisant des restitutions massives et automatiques du patrimoine africain, ferait bien de réviser ses fiches du panthéon de l’Afrique de l’Ouest. Une divinité fon, le dieu Gou, est en passe d’accéder à une notoriété polémique, aidée par un documentaire sur les restitutions au Bénin, programmé le 25 avril par France 5. En substance, la France se retrouve accusée de voler une deuxième fois cette figure du culte vaudou, exposée au Louvre jusqu'à l'année dernière. La nuance n’est en effet pas la qualité première de ce film, qui est une occasion manquée de présenter la complexité du débat sur les restitutions. Trois ans et demi après l’appel d’Emmanuel Macron au retour du patrimoine en Afrique, le bilan est maigre. La France a donné 28 œuvres à trois États, dans des conditions équivoques, alors que des restitutions massives s’engagent chez nos voisins. Elle n’a jamais réuni la conférence euro-africaine annoncée, qui aurait permis d’approfondir la question et d’harmoniser des démarches qui s’effectuent désormais dans le désordre le plus complet. Ce documentaire n’aide pas. Signalant l’ouverture de musées en Afrique, il juge que «la question des infrastructures culturelles», pour sécuriser et exposer les biens attendus des musées européens, «est réglée». En fait, l’état des lieux est très inégal. Précisément, le Bénin ne disposait d’aucune structure pour le retour des pièces du palais d’Abomey.

Le président béninois se dit désormais «insatisfait», réclamant d’avancer vers une «restitution globale».

Le chantier est en cours au fort d’Ouidah, qu’elles devraient rejoindre en novembre. Elles seront entreposées dans cet ancien poste portugais de la traite négrière, dans l’attente de la construction d’un musée à Abomey, relancée par l’aide de la France. Le scénario omet d’évoquer le passé de ce royaume sanguinaire qui, en deux siècles, a enlevé et vendu deux millions de personnes, notamment de l’ethnie yoruba – une plaie toujours ouverte au Bénin d’aujourd’hui. Sur 200 000 habitants, 190 000 étaient réduits à l’esclavage, dans les plantations et à la cour, ce qui permet de comprendre pourquoi les conquérants européens furent accueillis comme des libérateurs. Gou est le symbole de cette férocité. Cette statue exceptionnelle est l’une des rares œuvres dont on connaisse le créateur, un prêtre forgeron yoruba appelé Akati Ekplekendo. Ce que le film ne dit pas, c’est qu’il avait été capturé et amené à Abomey, le roi ayant entendu qu’il était l’auteur d’une effigie du dieu qui avait fait fuir ses propres troupes. Son œuvre fut placée dans un sanctuaire au palais, mais pouvait être emportée sur le front. Elle fut donnée au musée de l’Homme en 1894 par le capitaine Fonssagrives, qui dit l’avoir récupérée après une bataille sur la plage d’Ouidah. Sans élément supplémentaire, le film assure qu’il a menti, pour essayer de «cacher son vol». En réalité, par une mise en abyme de l’Histoire, comme le note la chercheuse Maureen Murphy, ce dieu «est devenu le butin d’un butin». Sa figure marqua les esprits, d’Apollinaire à Leiris. En 1930, elle figura à l’exposition d’art africain du théâtre Pigalle et en 1935 à celle du MoMA, où elle fut photographiée comme tous les autres objets par Walker Evans, dont l’image se diffusa dans les magazines. Jacques Kerchache avait donc quelque raison de la faire entrer au Louvre, pour l'inauguration du pavillon des Sessions. Oublieuses de cette histoire, des voix s’élèvent au Bénin pour dénoncer l’absence de cet emblème parmi les regalia renvoyés au pays. Le président Patrice Talon ne l’avait pas revendiqué. Mais il se dit désormais «insatisfait», réclamant une «restitution globale». L’inévitable se produit : le caractère brouillon de la politique française risque d’empoisonner les relations avec nos partenaires africains et de rendre encore plus difficile une coopération culturelle prenant en compte toutes les facettes de notre passé.

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne