Rapport Tefaf 2020 : demain, tous mécènes ?

Le 17 mars 2020, par Pierre Naquin and Carine Claude

Intitulé Art Patronage in the 21st Century, le dernier opus de la Tefaf est un récit prospectif sur les nouvelles pratiques du mécénat dans l’art.

Tefaf Maastricht 2020.
Courtesy Tefaf

Dévoilé lors du symposium du 6 mars dernier, le rapport de la Tefaf édition 2020 a été réalisé sous la houlette d’Anders Petterson, fondateur et directeur d’ArtTactic. En ligne de mire, les enjeux contemporains de la philanthropie et du mécénat artistique – le fameux patronage anglo-saxon – et l’évolution des priorités des nouveaux mécènes au regard des pratiques de leurs prédécesseurs. «À une époque où la transparence, la durabilité, l’impact social et la responsabilité sont primordiaux, il était essentiel de se demander pourquoi et comment on lève des fonds pour l’art et de comprendre quels bénéfices le public peut en attendre», explique Patrick Van Maris, encore P-DG de la foire, pointant la pertinence de cette question du soutien privé à l’heure où les structures culturelles sont sous pression et où les financements publics subissent des coupes franches un peu partout dans le monde. Articulé en treize chapitres couvrant aussi bien l’histoire du mécénat, l’éthique de la philanthropie que l’impact des nouvelles technologies, le rapport de 119 pages se feuillette comme un cahier de tendances des initiatives en la matière. En dehors de quelques analyses statistiques, il se parcourt comme un récit prospectif, plutôt agréable à consulter par ailleurs, à grand renfort de témoignages et de focus. Car, depuis trois éditions, la foire néerlandaise a abandonné ses lourdes études macroéconomiques pour se concentrer sur des rapports thématiques qui peuvent parfois sembler quelque peu déconnectés de ses préoccupations premières, à l’instar de celui sur le marché de l’art chinois commandé en 2019.
Discours sur la méthode
À travers une avalanche d’interviews, d’études de cas et de contributions diverses, le rapport prend appui sur les résultats d’un sondage mené par ArtTactic de novembre 2019 à janvier 2020 auprès d’un panel de 541 acteurs du monde de l’art – collectionneurs, galeristes, art advisors et autres professionnels du secteur. Pour donner du corps statistique à l’ensemble, le rapport puise à de multiples sources : on y retrouve l’enquête de The Arts Council England sur l’investissement privé dans la culture, le rapport Art & Finance 2019 de Deloitte et d’ArtTactic, celui de Wealth-X, The New Normal : Trends in UHNW Giving 2019, ainsi que divers jeux de données institutionnelles et autres statistiques gouvernementales sur le financement culturel. Malgré un effort pédagogique certain sur la méthodologie employée, on se perd parfois dans les couches d’un millefeuille de données qui toutes ne racontent pas forcément la même histoire. L’auteur le reconnaît lui-même : «Il est parfois difficile d’obtenir des informations chiffrées et fiables dans le monde de l’art. La question du mécénat n’a jamais fait l’objet d’une étude économique globale. C’est d’ailleurs l’un des challenges que doit relever ce secteur aujourd’hui.»
Nouvelle génération, nouvelles pratiques
Si les us et coutumes des mécènes de l’ancienne génération les poussaient à une certaine discrétion quant à leurs contributions philanthropiques, les millennials dévoilent volontiers le montant de leurs investissements dans l’art. C’est l’un des intérêts du rapport, qui se penche sur les comportements de ces derniers. Pour 73 % d’entre eux, le fait de donner pour l’art leur permet de se sentir connectés aux autres – et les aide accessoirement à construire leur réseau social –, contre 62 % pour la génération et 54 % pour les baby-boomers. Et 88 % déclarent soutenir les musées publics, qui sont, avec les organisations non lucratives, les principaux bénéficiaires du mécénat. Les artistes sont les autres grands gagnants, de même que les équipements qui les accompagnent tels que les écoles d’art et les programmes de résidences. Ainsi, 80 % des personnes interrogées déclarent aider directement un artiste, que ce soit par l’achat d’une œuvre, le financement d’une exposition, la mise à disposition de matériel ou de locaux, voire de manière plus informelle – et surtout non pécuniaire – sous forme de conseils ou de mentorat. Et sans trop de surprise, ce sont les plus jeunes mécènes qui ont tendance à soutenir les artistes émergents, contre 39 % pour les baby-boomers. À défaut d’être macroéconomique, ce panorama sociologique fait ressortir des arguments intéressants. Mécénats public et privé ont clairement pris des chemins différents. En Occident, alors que l’austérité et la baisse des financements publics mettent l’art sous pression, le mécénat privé devient un canal de soutien de plus en plus important. Rien qu’aux États-Unis, les dons ont atteint 428 Md$ en 2018, dont environ 292 Md$ provenant de particuliers et 19,5 Md$ destinés à des projets culturels et artistiques. L’investissement privé américain a ainsi bondi de 33 % au cours des cinq dernières années. Au Royaume-Uni, la quasi-totalité des institutions culturelles (91 %) a bénéficié d’investissements privés sous une forme ou une autre. Autre point pertinent du rapport, la question de l’éthique. Rarement abordée lorsque l’on parle du mécénat d’entreprise, elle est ici largement mise en perspective. Le constat est clair : plus de transparence et de vérifications sont requises pour que les standards des partenaires commerciaux restent dans les clous de l’intégrité des activités muséales. Sur la façon de procéder, le rapport se fait en revanche beaucoup moins disert. Du côté de l’apport des nouvelles technologies, l’ouvrage propose également un focus sur Kickstarter – où l’on apprend que seulement 3,5 % de l’ensemble des fonds levés ont été destinés à des projets dans l’art ou la photographie et que le montant moyen récolté s’élève à 7 514 $ – et une analyse des atouts de la blockchain pour les mécènes et les collectionneurs, avec les contributions de Nanne Dekking, fondateur d’Artory et de Robert Norton, P-DG de Verisart. Surtout, il apparaît que les nouveaux usages du numérique et la multiplication des plateformes sociales et de financement participatif permettent à tout à chacun de devenir mécène en un clic.
Hybridation des modèles
Car c’est bien l’autre écueil rencontré par ce rapport : définir, à proprement parler, ce qu’est le mécénat et déterminer son périmètre d’intervention. Au-delà des subtilités d’approche, mouvantes d’une culture et d’une histoire à l’autre, le rapport ratisse large. Peut-être même un peu trop. Simple comportement altruiste, parrainage, donations, levée de fonds d’entreprises, sponsoring éthique, achat d’œuvres à des artistes vivants, crowdfunding, incubateurs… tout y passe. Mais peut-on vraiment considérer qu’acheter un abonnement à un musée soit un geste philanthropique ? Ou qu’acquérir une œuvre directement auprès d’un artiste relève automatiquement du mécénat ? «Nous voyons émerger des formes hybrides, explique Anders Petterson. Il est parfois difficile de savoir où se situe la limite entre consommation et action de philanthropie. C’est une question très intéressante car, aujourd’hui, tout n’est pas noir ou blanc. Le mécénat obéit à une définition plus nuancée. De nos jours, les gens ne restent pas toute leur vie à une même place, leurs comportements évoluent. Le pluralisme des modèles de mécénat est une bonne chose. Certains combinent des aspects émotionnels, sociaux et commerciaux. Il n’est peut-être pas souhaitable d’enfermer le patronage dans une définition puriste et trop stricte. Le mécénat continue son évolution, comme il l’a toujours fait, finalement.» 

à lire
Le rapport Tefaf 2020 est disponible sur amr.tefaf.com