Prud’hon, le cadeau des Amis du Louvre

Le 19 décembre 2019, par Carole Blumenfeld

La Société des Amis du Louvre clôt l’année en beauté avec l’acquisition de L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre de Prud’hon, le « dernier » et plus grand tableau de l’artiste, classé Trésor national en mai 2018.

L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre
© RMM-Gp (musée du Louvre) / Benoît Touchard

Dans quelques semaines, L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre rejoindra Delacroix dans les « rouges » de l’aile Denon, où le musée du Louvre pourra désormais présenter l’ensemble des principaux jalons de la carrière de Prud’hon, comme s’en réjouit Sébastien Allard : « C’est un tableau que nous suivions depuis de nombreuses années, en particulier Sylvain Laveissière, qui l’avait fait restaurer au moment de la rétrospective de l’artiste, «Prud’hon ou le rêve du bonheur», au Grand Palais et au Metropolitan Museum of Art en 1997-1998. » Inventorié à la mort du peintre dans l’atelier de Charles-Pompée Le Boulanger de Boisfrémont, chez lequel il s’était installé les derniers mois, acquis à sa vente après décès par Pierre-Félix Trézel, l’un de ses élèves, l’œuvre passa ensuite entre les mains d’Eugène Devéria puis dans celles de François Marcille, chez qui Delacroix justement l’avait vue. «On voit dans la collection de M. Marcille, écrit le peintre dans la Revue des Deux Mondes, un tableau de grandes dimensions qui est l’un des tristes fruits de ses travaux de cette époque, lesquels, loin de tromper ses souvenirs, l’y ramenaient, comme on voit, de plus en plus. Il a représenté dans cette peinture l’Âme quittant la terre pour rejoindre les cieux. Une mer sombre et qui semble grossir sans cesse se brise contre un écueil. Une belle figure s’élance de ce bord funeste en tendant les bras vers une céleste patrie. Elle est nue, elle a quitté ce lourd manteau de la vie mortelle ; cette dépouille qui tombe à ses pieds est souillée encore par la vague fangeuse, et marque la dernière trace d’un triste passage. Cette belle âme détachée de sa chaîne s’élève avec langueur, et dans ses beaux yeux un faible espoir se mêle à l’amer sentiment des douleurs passées. Ce tableau n’est pas achevé. Il ne devait pas l’être. Sans doute qu’en travaillant à cet ouvrage, dans lequel il résumait ses cruelles pensées, il ne fût point parvenu à en exprimer toute l’amertume et à se satisfaire. »
 

Pierre-Paul Prud’hon, esquisse pour Le Rêve du bonheur, 1818-1819, huile sur toile, 24 x 30 cm. © Musée du Louvre / Philippe Fuzeau
Pierre-Paul Prud’hon, esquisse pour Le Rêve du bonheur, 1818-1819, huile sur toile, 24 x 30 cm.
© Musée du Louvre / Philippe Fuzeau


Une belle action
Fils d’un grenetier orléanais, marié à la fille du maire d’Étampes, François Marcille, très épris de dessin, était venu s’installer à Paris pour passer ses journées au Louvre et copier des œuvres de Greuze ou acheter des gravures d’après Prud’hon, qui occupa toujours une place centrale dans son existence, et à la fortune critique duquel il participa largement. Henri de Chennevières a laissé un témoignage haut en couleur de son domicile rue de Tournon, ouvert aux curieux et aux artistes : « L’encombrement de son intérieur où s’entassaient, au hasard de chaque soir, les achats de la journée ne diminuait rien de la force acquise et il continuait de plus belle. Les murs, la table et les dressoirs de la salle à manger même disparaissaient sous des lots de toiles empilées. On déjeunait debout, on dînait parfois un par un, si le couvert se trouvait incompatible avec de nouvelles entrées. Les corridors étaient autant de caps à doubler… sur la pointe des pieds, et les pièces de l’appartement finissaient par perdre leurs noms d’usage pour s’appeler comme des salles de musée. Ni femme de chambre, ni cuisinière n’y tenaient, aucune ne voulant endurer les sonneries éternelles des marchands de tableaux toujours sur l’escalier. » S’il réunit près de 4 600 tableaux, dont trente Chardin, quarante Boucher, dix-huit Latour, quinze Perronneau, vingt-cinq Fragonard, Prud’hon était pour lui bien plus qu’une simple passion de collectionneur. « Les » Marcille, père et fils, sauvèrent en effet la fille du peintre de la misère en organisant en 1876 une exposition à l’École des beaux-arts, afin de lui assurer une rente pour sa vieillesse. Une belle action rapportée dans la plupart des journaux de l’époque, et qui permit de remettre au goût du jour l’œuvre du peintre. Si le texte de Delacroix au sujet de L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre est sans doute le plus emblématique, aussi troublant soit-il de la part d’un peintre à la matière si généreuse, le tableau, de par ses dimensions, joua un rôle auprès de dizaines d’autres artistes.

«Qu’il l’ait peinte après sa disparition […] ou pas, la composition est liée à l’ambiance funèbre des deux dernières années de la vie de Prud’hon »    

« Comment matérialiser l’âme ? »
L’entrée au Louvre est importante à plus d’un titre. Le directeur du département des Peintures rappelle en effet que « c’est un tableau inachevé dans un bel état de conservation, même s’il y a des craquelures prématurées, comme toujours chez l’artiste, c’est surtout une très belle œuvre où il a excellé dans le traitement exceptionnel de ces carnations nacrées, qui participent à la mise en image du sujet même. Comment matérialiser l’âme qui s’envole ? Avec une peinture qui elle-même est presque immatérielle ». L’exécution répondant ainsi au thème. En 1997, Sylvain Laveissière a montré, documents à l’appui, que Prud’hon y avait songé avant le suicide de Constance Mayer deux ans plus tôt. Mais avec la disparition de sa compagne, le thème prend une dimension extrêmement personnelle et dramatique. Il proposait alors de rapprocher ce projet de Requiem : Libera me d’un fragment de pensée de Prud’hon : « Seul sur la terre, qu’est-ce qui m’attache à la vie ?… Hélas, je n’y tenais que par les liens du cœur, que par les sentiments affectueux. La mort les a brisés dans ce qui m’était le plus cher… Que me reste-t-il à la place du bonheur ?… Le néant d’une existence sans âme, un vide sans appui, d’épaisses ténèbres sans lueur d’espérance… La mort viendra-t-elle assez tôt me tirer de ce trouble sans bornes, et me rendre ce calme que je ne puis trouver qu’en elle ?… Toi qui devais me suivre, tu n’es plus  toutes mes pensées, mes sensations, et tout ce qui me reste d’existence s’est attaché à ta tombe : c’est là que tendent tous mes vœux. » Quel plus bel hommage à Constance Mayer que cette acquisition ? Certes, contrairement à l’esquisse du Rêve du bonheur, qu’acheta cet été le musée par l’intermédiaire de Nicolas Joly, L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre n’est pas directement liée à leurs travaux de collaboration, mais elle est la preuve de leur attachement, souligne Louis-Antoine Prat, président des Amis du Louvre : « Qu’il l’ait peinte, après sa disparition comme une sorte de catharsis ou pas, la composition est liée à l’ambiance funèbre des deux dernières années de la vie de Prud’hon. Mais au-delà même de sa situation tragique, elle joue un rôle jalon dans l’histoire de l’art français du début du XIXe siècle, comme le révèle la gageure que représente son accrochage  une fois qu’il aura trouvé un cadre ! » Comme l’explique Sébastien Allard : « Non seulement il représente un intérêt car il fait le lien avec Guido Reni, qui a tant influencé la peinture française et dont le Louvre possède un ensemble important, mais il pourrait être exposé aussi bien dans la salle Daru, auprès des chefs-d’œuvre néoclassiques de David, Guérin et Girodet, que dans la salle Mollien, auprès des grands tableaux romantiques de Delacroix, Géricault, Delaroche et Scheffer. Ce sera une vraie question. » Si Le Christ sur la croix de Prud’hon est bien dans la seconde, La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime et L’Enlèvement de Psyché sont dans la salle Daru. Qu’il soit près de La Grande Odalisque d’Ingres ou pas, qu’importe, la Société des Amis du Louvre a réussi un petit miracle à la veille de Noël, en permettant à L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre de rejoindre les deux commandes religieuses exécutées au soir de la vie de Prud’hon pour l’État : le Christ mort et l’Assomption. Après avoir été cédée par les descendants de François Marcille à Alain Le Gaillard, par l’intermédiaire de la galerie Didier Aaron, l’œuvre, « point d’orgue de l’exposition de 1997 » dont rêvait depuis Louis-Antoine Prat, a été acquise pour la somme de quatre millions d’euros.