Delacroix, les massacres de Scio révélés

Le 30 juin 2020, par Manuel Jover

Débarrassé de ses couches de vernis encrassées, le chef-d’œuvre d’Eugène Delacroix réapparaît dans tout son éclat. Une véritable révélation à découvrir dès la réouverture du Louvre, le 6 juillet.

Eugène Delacroix (1798-1863), Scène des massacres de Scio, 1824, Salon de 1824, huile sur toile, 419 354 cm, musée du Louvre.
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Adrien Didierjean

Au Louvre, comme dans d’autres grands musées, les expositions monographiques sont souvent l’occasion de restaurer certaines œuvres – ce fut le cas ces dernières années de plusieurs peintures de Léonard de Vinci. Mais le musée procède aussi à des restaurations indépendamment des événements, de façon régulière et au gré d’impératifs divers. Ces campagnes, programmées très en avance, sont précédées d’études approfondies et de longues concertations entre conservateurs et restaurateurs. Il y a, comme nous l’explique Sébastien Allard, directeur du département des Peintures, deux cas de figure : les «urgences», quand il s’agit d’œuvres fragilisées et exigeant des soins rapides sous peine de se détériorer davantage, et les œuvres en bon état mais nécessitant une «restauration esthétique», dans la mesure où leur vieillissement a entraîné une altération plus ou moins importante de leur aspect, au point d’en brouiller la lecture. L’Inspiration du poète, de Nicolas Poussin, a fait l’objet l’an dernier d’une telle restauration, retrouvant ainsi toutes ses résonances harmoniques, sa vibration, ses teintes irisées. Actuellement, c’est La Belle Jardinière de Raphaël qui est entre des mains expertes. Des études sont en cours pour la Maestà de Cimabue, la Vierge du chancelier Rolin de Van Eyck, et une autre de grande ampleur sera lancée pour l’ensemble des toiles de la Galerie Médicis de Rubens, en vue d’établir la nature des traitements qu’elles pourraient éventuellement recevoir. Mais le dernier à avoir bénéficié de ces soins est le grand tableau de Delacroix, d’une importance capitale pour l’histoire de l’art, intitulé Scène des massacres de Scio. L’étude en avait été faite lors de l’exposition de 2018 (voir Gazette no 15 du 9 avril, page 208), mais les travaux n’ont été réalisés que ces derniers mois, avant le confinement. Rappelons qu’il s’agit de l’œuvre d’un artiste de 28 ans qui créa la stupeur au Salon de 1824, où elle fut perçue comme étant une sorte de manifeste, l’étendard des forces vives anticlassiques et d’un courant nouveau, le romantisme. Comme son ami et aîné Géricault l’avait fait avec le Radeau de la Méduse, exposé cinq ans plus tôt, le jeune peintre a choisi un sujet d’histoire contemporaine, le massacre des habitants grecs de l’île de Chios par les troupes ottomanes, en 1822. Ce qui frappe alors, davantage même que le thème, est le traitement pictural, si nouveau : une sorte d’effet de réalité, reposant certes sur les motifs que sont l’amoncellement de cadavres et de moribonds, la mère assassinée dont le bébé cherche encore le sein, la fille superbe «arrachée» par le cavalier turc à la monture écumante, et tant d’autres détails. Ce sont moins les figures que cette facture inédite, ce travail sur la lumière, les couleurs et la touche, qui rend tout si tangible, si présent. La peinture, littéralement, saute au regard. C’est du moins ce que l’on éprouve devant la toile restaurée, et que l’on n’avait plus ressenti depuis des lustres.
Une révélation picturale
Car, si le tableau était intact – ayant été acheté aussitôt par l’État pour ce qui s’appelait alors le Musée des artistes vivants, au palais du Luxembourg, puis transféré au Louvre –, il avait considérablement jauni, obscurci par d’innombrables couches de vernis accumulées au fil du temps. La restauration a donc essentiellement consisté à les retirer une à une, ne laissant que la toute première, passée par le peintre avant exposition. Ces délicates opérations ont été réalisées par Cinzia Pasquali, à qui l’on doit déjà la restauration de la Sainte Anne de Léonard de Vinci. L’une des difficultés, nous dit-elle, a été de devoir aller chercher ces vieux vernis jusque dans les creux d’une matière épaisse et irrégulière, appliquée en touches vigoureuses. Le résultat est magnifique. L’œuvre est pour ainsi dire réveillée, et l’on comprend maintenant quel dut être le choc des visiteurs du Salon de 1824 – où triomphait également, en un contraste parfait, le très raphaélesque Vœu de Louis XIII d’Ingres. Car les figures, le paysage, tous les éléments «crèvent» littéralement la toile par leur présence et leur vitalité. Et surtout, l’on comprend maintenant le pourquoi et le comment de ce relief extraordinaire, car on peut désormais clairement voir le travail du pinceau : la vigueur de la touche, on l’a dit, la richesse d’une palette aux multiples nuances, et enfin l’usage de la couleur elle-même. On savait – par la littérature, les témoignages écrits – que Delacroix, devançant les publications du chimiste Chevreul, avait exploré le principe des contrastes simultanés, et que ses toiles, à commencer par celle-ci, étaient peintes avec des couleurs pures entremêlées. Cela avait conduit un Signac (voir D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, publié en 1899) à considérer notre artiste comme l’ancêtre du divisionnisme. On savait, mais on voyait mal. Désormais, il suffit de s’approcher pour voir : les ombres palpitent de vermillons purs, les chairs sont piquetées ou zébrées de rouge, vert, bleu, jaune, violet, qui à distance se fondent dans l’œil. Ici, il n’est pas exagéré de dire que la restauration a opéré une véritable révélation. Car, au-delà de la lisibilité retrouvée – de nombreux détails étaient devenus indiscernables –, c’est l’art même de Delacroix, sa manière si personnelle, sa conception picturale, qui sont redevenus manifestes. Aussi brûle-t-on d’impatience de pouvoir admirer les prochaines «restaurations esthétiques» prévues par le musée du Louvre.

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