P comme pierre dure

Le 28 mai 2020, par Marielle Brie

Pline l’Ancien attribuait son invention aux Grecs qui, selon lui, l’employèrent pour la première fois au mausolée d’Halicarnasse. Mille cinq cents ans plus tard, la marqueterie de pierre dure devait connaître un succès qui allait s'étendre au-delà de l’architecture, en investissant le mobilier et les arts décoratifs.

Plateau de table en porphyre de Carlieri, 1816, Opificio delle Pietre Dure, Florence.
© a.-m. Minvielle

La richesse chromatique des pierres a toujours été source d’émerveillement. Le perfectionnement des outils ouvrit la voie à l’exploitation de cette palette minérale initiée durant l’Antiquité par l’opus sectile, une technique de décoration ancienne consistant à juxtaposer différentes pièces de marbre. Redécouvert à l’aune des révélations archéologiques romaines au XVIe siècle, cet art délicat para les plus beaux intérieurs et plateaux de table romains : la Table Farnèse en est sans doute le plus éminent prototype. L’infinité de variations géométriques caractérisant la production romaine de la seconde moitié du XVIe siècle témoigne de la déclinaison de motifs imaginés par les architectes, ou puisés dans un vocabulaire antique fraîchement réapparu. Ceux-là s’organisaient alors autour d’un espace central reprenant un vocabulaire classique fait d’enroulements, de pelte ou de panoplies. Ce style romain parfaitement identifiable fut partagé par de nombreux ateliers, qui ne signaient pas leurs productions. Nombre de ces tables furent considérées comme aussi précieuses que des vases en pierres dures. Ces luxueuses créations lapidaires accompagnaient en effet une approche scientifique et naturaliste visant à se débarrasser de croyances véhiculées par une littérature spéculative et magique, attribuant un pouvoir à chaque minéral. De plus, la rareté de ces pierres – sans compter leur transport, qui valait une fortune – donnait toute sa place à ce mobilier au sein des collections royales et aristocratiques. La complexité même de la technique, inchangée jusqu’à aujourd’hui, n’ajoutait qu’à son extraordinaire valeur.
Une technique laborieuse
Le modèle dessiné est d’abord reporté sur un calque. Puis, on découpe en fines plaques de trois à quatre millimètres d’épaisseur des pierres dont la nuance ou les motifs correspondent à l’effet recherché pour chaque dessin. L’outil adopté pour la découpe se présente comme un arc de bois tendu par un fil enduit d’un abrasif. Une fois découpées, les plaques sont collées sur un support d’ardoise pour les solidifier. On y applique ensuite les éléments du calque, puis l’arc est à nouveau utilisé pour découper la forme désirée. Ce puzzle est alors assemblé à la colophane ou à la cire d’abeille. Enfin, le dessin est à nouveau décalqué puis reproduit sur les fonds de marbre. Chaque motif est évidé pour y emboîter les éléments de pierres dures, que l’on colle au verso, tandis que l’avant est soigneusement poli à l’agate et à l’émeri puis ciré. La production florentine se démarqua dès la fin du XVIe siècle en délaissant les marbres pour les pierres fines, et la géométrie architecturale pour l’adaptation de la peinture contemporaine, lui valant bientôt le titre de «mosaïque florentine». La passion de Cosimo Ier (1519-1574) et surtout celle de Ferdinand Ier (1549-1609) pour cet art minéral donna naissance à l’Opificio delle pietre dure en 1588. Sous la volonté des grands-ducs de Toscane, cet atelier entièrement dédié au commesso – nom donné à cette peinture de pierres – ambitionnait d’utiliser la polychromie des minéraux pour rivaliser avec la peinture et traiter, comme elle, un large éventail de sujets allant du portrait au paysage, en passant par les sujets bibliques. Le XVIIe siècle toscan préféra les fleurs, les branches chargées de fruits et les oiseaux multicolores, avant de retrouver les vedute et les scènes historiques au XVIIIe siècle. Les Médicis éblouirent ainsi les cours d'Europe, qui convoitèrent ces œuvres inestimables – offertes comme cadeaux diplomatiques –, et des ateliers furent créés par leurs souverains, débauchant des artisans. Rodolphe II de Habsbourg (1552-1612) à Prague, Charles III (1716-1788) à Naples, où triompha le néoclassicisme, puis à Madrid, où les ateliers du Buen Retiro réalisèrent des trompe-l’œil virtuoses. La France y succomba sous l’égide de Louis XIV (1638-1715).
Précieuse mais onéreuse
L’atelier des Gobelins accueillit plusieurs artisans italiens, dont les frères Megliorini. Le monarque, qui posséda la collection de vases en pierres dures – un millier de pièces – la plus riche d’Europe, se passionna pour ces panneaux marquetés, destinés aux meubles d’apparat. Mais dès 1680, sa majesté s’en détourna et l’atelier ferma ses portes en 1715. Lors des grandes ventes du mobilier royal aux Tuileries en 1741 et 1752, les marchands-merciers réservèrent aux panneaux en pierres dures le même sort qu’à ceux ornés de marqueterie Boulle. Les panneaux découpés et réemployés, exportés parfois, renaquirent fièrement avec l’avènement du goût néoclassique. Florence menait toujours la danse et l’Opificio continua à fournir les amateurs éclairés du Grand Tour, dont les souvenirs se retrouvaient parfois incorporés dans du mobilier ou des objets. Aux XVIIIe et XIXe siècles, le commesso s'est décliné sur des coffrets et bijoux comme sur cette parure offerte par Élisa Bonaparte à sa sœur Caroline, alors reine de Naples. Désirable mais dispendieux, on chercha à l’imiter à moindres frais en utilisant la scagliola, le verre ou la cire colorés. Sous Napoléon III, ces panneaux précieux –qu’ils soient du XVIIe siècle ou neufs et importés – évoqueront le faste versaillais et orneront le mobilier noir laqué. À la fin du XIXe siècle, le goût passera et l’Opificio cessera d’en fabriquer pour s’appliquer à restaurer, jusqu’à nos jours, les plus belles œuvres de pietre dure, abritant un important musée dédié à cet art.

à voir
Le plateau de table à décor floral en marbre et pierres dures créé en 1668 à Florence, conservé au musée du Louvre et actuellement en prêt au Louvre-Lens.
www.louvrelens.fr
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