Ovidiu Sandor : promouvoir la création roumaine

Le 21 mars 2019, par Stéphanie Pioda

Collectionneur boulimique, actif et engagé, il a créé une fondation à Timisoara pour soutenir l’art contemporain en Roumanie et expose sa collection à la Kunsthalle de Mulhouse.

 

Quel est l’enjeu de l’exposition «La Brique, the Brick, Caramida», à Mulhouse, où vous dévoilez votre collection jusqu’au 28 avril ?
Ce genre d’événement est plus un défi pour le commissaire, qui doit donner du sens et dégager un propos cohérent autour d’une collection réunissant une grande variété d’artistes, d’approches, de médiums mais aussi de générations différentes. De mon point de vue de collectionneur, il est très intéressant de voir ce qui a retenu l’intérêt d’un commissaire et de découvrir les liens qu’il peut tisser entre les œuvres. Parfois, cet exercice révèle des rapprochements que je ne soupçonnais pas, et c’est une joie renouvelée de relire certaines pièces dans un nouveau contexte.
En quoi était-il important de dévoiler votre collection ?
Je pense qu’il est bon de partager cet ensemble et cette passion avec le public, ce serait égoïste de ne pas le faire, mais il est surtout nécessaire pour les artistes que leurs œuvres circulent, soient présentées dans différents contextes, et vues par des spectateurs variés. Pour une collection consacrée essentiellement aux artistes roumains, cela prend une dimension toute particulière, car les institutions publiques roumaines ne remplissent malheureusement pas ce rôle et n’ont pas soutenu la création contemporaine ces trente dernières années. À travers cette exposition, il s’agit donc d’une belle occasion pour ces artistes d’être présentés dans un contexte international, dans une institution prestigieuse.
Comment avez-vous commencé à rassembler des œuvres ?
J’ai été touché par le virus de la collection alors que j’étais jeune diplômé. J’ai alors commencé à acheter des cartes anciennes et, depuis dix ans environ, je m’intéresse à l’art contemporain mais aussi aux avant-gardes historiques.
Quel lien faites-vous entre les cartes anciennes et l’art contemporain ?
Ce rapprochement peut surprendre, mais le lien est naturel, d’autant plus si l’on appréhende les cartes dans leur dimension esthétique et artistique : elles étaient considérées comme de véritables œuvres d’art jusque dans les années 1850. Mais plus généralement, je pense que cette double passion traduit le même désir de trouver des moyens pour comprendre le monde. Tout comme à la Renaissance, elles permettaient d’appréhender celui-ci à travers la géographie, les mathématiques… Aujourd’hui, l’art contemporain nous en livre des lectures en zoomant sur les problèmes de société, la culture, la politique… avec, chaque fois, des codes visuels, conceptuels et esthétiques différents.
Combien d’œuvres possédez-vous ?
Ma collection réunit environ quatre cent cinquante pièces, avec des artistes comme Adrian Ghenie, Victor Man, Mircea Cantor, Ciprian Muresan, Ana Lupas, André Cadere, mais aussi Constantin Brancusi, Brassaï, Victor Brauner…
Pour réunir autant de pièces en seulement dix ans, avez-vous été guidé un conseiller ?
Je ne travaille pas avec un conseiller, cependant, j’ai le privilège d’être entouré de quelques personnes en qui j’ai confiance et qui sont de véritables sources d’inspiration : des commissaires, des artistes, d’autres collectionneurs, des conservateurs de musées… Si le choix des œuvres est bien personnel, ils demeurent influencés par les proches avec qui je discute, mais aussi par mes lectures et les expositions que je visite.

 

Ioana Batranu, Banquet, 2003, huile sur bois (détail). Courtesy Ovidiu Sandor Collection
Ioana Batranu, Banquet, 2003, huile sur bois (détail).
Courtesy Ovidiu Sandor Collection



Comment définiriez-vous le fil conducteur de cette collection ? Quelle en serait la ligne artistique ?
Je n’ai pas commencé avec un projet précis, d’où la diversité qui la caractérise : de la peinture à l’art conceptuel, la vidéo ou la photographie en passant par la performance, des avant-gardes historiques aux années 1960 et 1970, jusqu’à la création la plus contemporaine. Il est très difficile de résumer mes centres d’intérêt en quelques mots, mais je commence à identifier certains fils conducteurs. Par exemple, il y a une place significative de l’art conceptuel, l’art de Timisoara dans les années 1960 et 1970. Et j’ai remarqué, il y a peu, une présence assez forte de l’art féminin, mais tous mes choix ont déjà leur place dans l’histoire de l’art européenne et internationale, de Dada et Brancusi aux pratiques subversives développées au-delà du rideau de fer.
Quel budget consacrez-vous annuellement à l’acquisition d’œuvres ?
Parler d’argent à un collectionneur ou lui demander quel est son budget d’acquisition, c’est comme demander son âge à une femme…
Achetez-vous plutôt en galerie ou aux enchères ?
J’achète aussi bien en galerie qu’en salle des ventes ou auprès de collectionneurs. Il y a des galeries intéressantes en Roumanie comme Plan B et Sabot, installées à Cluj et à Berlin, la plus connue, mais également Anca Poteras, Moebius et Suprainfinit, même si elle est très jeune, à Bucarest, ou Jecza à Timisoara. Ensuite, il y a de nombreuses galeries internationales représentant des artistes roumains, telles Untilthen à Paris, Esther Schipper et Gregor Podnar à Berlin, Blain & Southern à Londres, P420 Italy…
Comment décririez-vous la scène contemporaine roumaine ?
Je pense qu’il est avant tout important de définir ce que l’on entend par «scène». En termes de création artistique, elle est vraiment intéressante et pertinente, avec des propositions fortes et un positionnement mature. Mais si l’on s’attache aux acteurs et au paysage institutionnel, cette scène est en cours de construction. J’aime la qualifier d’«adolescente». Elle a grandi et s’est faite une place sur l’échiquier mondial mais nous souffrons toujours de l’absence d’institutions publiques actives, nous avons besoin de plus de galeries et de collectionneurs, nous devons initier un public plus large ; il est important que plus d’artistes puissent vivre de leur travail et que notre pays accueille des expositions majeures. Aujourd’hui, la seule option pour découvrir des artistes internationaux importants est de voyager à l’étranger. Mais tout viendra avec le temps.
Quelles sont vos dernières découvertes ?
Je suis réticent face à ce terme de «découverte», mais je peux partager avec vous les noms et les œuvres qui m’ont touché : Mihai Olos et Ion Bitzan, par exemple, deux artistes historiques dont on redécouvre le travail récemment et qui sont particulièrement pertinents. Concernant la jeune génération, des personnalités telles que Pusha Petrov, Michele Bressan et Bogdan Girbovan constituent une véritable source d’émerveillement avec une utilisation de la photographie qui dépasse l’expérience esthétique et questionne des sujets sensibles relatifs à l’histoire récente et à la mémoire collective, à l’identité et aux histoires marginales.
Vous avez créé l’Art Encouters Foundation en 2015. Quelles sont les actions menées par cette fondation ?

Elle a été créée en même temps que la biennale Art Encounters à Timisoara et s’est développée au fur et à mesure à travers un programme pluriel dont la vocation est de soutenir la scène artistique roumaine. Notre principal objectif est de créer une plateforme de dialogue au niveau national et international, une connexion entre la ville de Timisoara et la scène artistique mondiale, mais aussi de mettre en lumière des recherches historiques sur des périodes ou des artistes oubliés grâce aux expositions de la Biennale, de construire un programme d’expositions et d’éducation exigeant, ainsi que des résidences artistiques et curatoriales.

Andrei Pandele, Acrobatie entre tramways, 1983, photographie. Courtesy Ovidiu Sandor Collection
Andrei Pandele, Acrobatie entre tramways, 1983, photographie.
Courtesy Ovidiu Sandor Collection




 

Ovidiu Sandor
en 5 dates
1970
Naissance à Bihor, en Roumanie
1995 Après un diplôme de l’Université polytechnique de Timisoara, il obtient un doctorat en informatique à l’Institut royal de technologie de Stockholm
2005 Il fonde son entreprise dans l’immobilier, Isho
2015 Il crée la Art Encounters Foundation
2019 3e édition de la biennale Art Encounters à Timisoara et exposition de sa collection à Mulhouse

 
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