Olivia Voisin : révolution à Orléans

Le 09 juin 2017, par Sarah Hugounenq

Conservatrice du musée des beaux-arts d’Amiens jusqu’en 2016, Olivia Voisin a pris la direction des cinq institutions patrimoniales d’Orléans. Tour d’horizon de projets à foison, fruits d’une politique volontariste.

© musée des beaux-arts d’orléans

Qu’est-ce qui vous a séduit dans les musées d’Orléans ?
J’aime les challenges, et Orléans en est un vrai ! Le musée des beaux-arts, si important, avait perdu du sens. Le public ne pouvait plus apprécier ses collections cachées que personne n’envisageait plus à sa juste valeur. Voilà ce que je cherche dans mon métier : remettre à plat les collections, et repartir en profondeur sur l’histoire des lieux pour redonner du sens.
Quelles sont donc vos priorités ?
D’abord, redonner à l’établissement la place qu’il mérite dans le champ des musées, en rendant perceptible son histoire et sa grande singularité. Le musée des beaux-arts d’Orléans ne fait pas partie des institutions créées par le décret Chaptal du 31 août 1801, instituant 15 musées des beaux-arts dans 15 villes françaises en région. Il a été souhaité et nourri par les Orléanais. Nos grands formats ne sont pas des envois de l’État mais des dons d’artistes. Je voudrais donc remettre cette histoire, tout à fait unique dans le panorama français, au cœur du parcours, et, ce faisant, remettre les œuvres elles-mêmes au cœur du musée, c’est-à-dire les sortir absolument des réserves.
Comment comptez-vous mettre en pratique cette priorité faite à l’histoire des collections ?
Il faut d’abord redonner un cadre convenable aux œuvres. Nous devons refaire tout le parcours pour l’amener dans son temps. Le souhait est de rendre la présentation atemporelle, pour perdurer au-delà d’une rénovation, même si nous dirons peut-être plus tard que son aménagement date des années 2017. Je souhaite que la présentation plus colorée donne un sentiment historique, loin de l’épure d’antan. Après avoir été à Amiens dans un musée très ancré historiquement, j’ai envie d’insuffler ce même esprit dans le bâtiment, plutôt années 1980, d’Orléans. Les œuvres doivent dicter le parcours, et non entrer dans un itinéraire préconçu. Les salles du XVe au XVIIe siècle du second étage ont d’ores et déjà été rénovées, tandis que les salles de la fin du XVIIe siècle à la section Romantisme, salle 10, au premier étage, doivent rouvrir à la fin de l’année. Le XIXe siècle, partagé entre le premier étage et le sous-sol, sera revu en 2018.

 

Le deuxième étage du musée des beaux-arts, après rénovation. © Christophe Camus
Le deuxième étage du musée des beaux-arts, après rénovation.
© Christophe Camus

Cette rénovation s’accompagne également d’un travail sur l’accrochage lui-même qui doit revenir sur un certain nombre de présupposés muséographiques…
Tout à fait, nous avons déjà 30 % d’œuvres supplémentaires au second étage. Nous jouons sur les rythmes entre un accrochage plus lâche quand il est nécessaire de mettre les œuvres en valeur, ou au contraire une densification. Dans la section consacrée aux écoles du Nord, par exemple, nous avons voulu créer l’ambiance d’un intérieur hollandais avec des tableaux proches les uns des autres. Ce parti pris permet également de s’adresser à un autre public, comme les scolaires, pour qui les tableaux au bas d’un ensemble se retrouvent à hauteur des yeux. La seconde révolution est la fin d’un accrochage par genre et par école, au profit d’une logique chronologique qui juxtapose les écoles.
À votre image, nombreux sont aujourd’hui les musées à abolir cette frontière entre peinture, sculpture et arts décoratifs dans leur parcours. Est-ce la fin de cette catégorisation française héritée du musée du Louvre ?
En effet, je pense que cette classification a fait son temps. Si elle convient dans le cas du Louvre, qui a des milliers d’œuvres, elle n’a plus aucun sens pour les petites collections. La lecture géographique d’une œuvre s’en trouve réduite. Si un artiste français a voyagé en Italie, il semble important de rapprocher les deux écoles pour comprendre l’évolution de la peinture. Au deuxième étage, une percée dans la scénographie permet d’embrasser les œuvres des Flandres, d’Italie, de France et d’Espagne qui, au même moment, s’influencent. Le musée doit permettre au visiteur de lui procurer une émotion, mais aussi de comprendre ces liens que les tableaux tissent entre eux, et donc de comprendre l’Histoire. Par ailleurs, il n’est pas rare qu’un artiste se soit essayé à plusieurs techniques. Il est vain de croire que les peintures, les sculptures ou les meubles se conçoivent séparément. La notion d’air du temps n’a pas toujours eu sa place dans les musées, alors qu’elle est fondamentale pour comprendre une période. Je crois qu’aucun musée ne peut se permettre de cloisonner ses collections, y compris le Louvre qui tente aussi de croiser ses départements, en particulier à Lens. L’histoire de l’art est pleine de subtilités et le musée doit trouver le moyen de les retranscrire.

Nous devons parfois laisser de côté la dimension esthétique, pour ne pas s’enfermer dans le passé et percevoir les dimensions politiques ou anthropologiques de l’art

Considérez-vous le musée des beaux-arts d’Orléans comme un laboratoire du musée du XXIe siècle ?
Je l’espère. Les musées de province doivent être les instigateurs d’une telle ouverture. Concernant le positionnement au sol des cartels, qui était un pari, plusieurs musées ont adopté le procédé comme le musée du Mans ou du Louvre. Pour moi, le musée du XXIe siècle est un musée atemporel dans lequel on se rend pour se ressourcer, apprendre sur soi, se reposer… Il doit être protéiforme et ouvert. Le Muséum sera ainsi le premier en Europe à se tourner vers des questions sociétales. En misant sur la recherche, il sera un lieu de réflexion en perpétuelle évolution. Le musée doit jouer un rôle d’apprentissage et de découvertes, à l’heure où l’école donne peut-être moins de place à l’appréciation de notre histoire. Nous devons parfois laisser de côté la dimension esthétique, pour ne pas s’enfermer dans le passé et percevoir les dimensions politiques ou anthropologiques de l’art.
Au-delà du musée des beaux-arts, votre poste fédérant la direction des musées de la ville depuis janvier 2016 vise-t-il à mieux articuler les institutions ?
Tout à fait. Les cinq structures patrimoniales  le Muséum, les beaux-arts et l’hôtel Cabu, le centre Jeanne d’Arc et le centre Charles Péguy  vivaient indépendamment. Leur réunion permet de mener des actions beaucoup plus cohérentes. Il y a notamment des collections en doublon comme l’archéologie, présente à la fois à l’hôtel Cabu et au Muséum, ou des tableaux provenant des beaux-arts accrochés à Cabu, brouillant leur visibilité. L’identité de chaque établissement se réaffirme par des transferts de collection. L’hôtel Cabu accueillera l’archéologie et l’histoire d’Orléans, redéployée suite au départ des arts décoratifs et à l’arrivée d’un fonds archéologique du Muséum. Tandis que la maison Jeanne d’Arc sera une porte d’entrée avec un prolongement historique à Cabu, ou esthétique aux beaux-arts. Les expositions temporaires, que seul le musée des beaux-arts accueillait indépendamment de leurs sujets, manquaient de clarté. Aujourd’hui, il faut créer un espace dédié dans chaque lieu, en particulier à Cabu, sur l’actualité de la recherche.
À l’heure où l’on s’alarme de la baisse des budgets de fonctionnement des équipements culturels en région, conséquence des coupes franches dans les dotations de l’État aux collectivités, quelle est la position de votre tutelle municipale face à ce projet ambitieux d’un million d’euros sur quatre ans ?
Orléans n’est pas touché par cette crise. Inversement, l’essor de la culture et la valorisation du patrimoine sont des priorités politiques portées par Olivier Carré  maire depuis 2015 , ce qui n’a pas toujours été le cas. Non seulement Orléans n’a pas baissé son budget, mais l’a au contraire augmenté. Deux musées sont en travaux, dont le projet à plusieurs millions du Muséum, qui rouvrira en 2019, et un troisième, l’hôtel Cabu, qui engagera bientôt sa rénovation. Par ailleurs, un nouveau conservatoire de musique va se développer et la friche industrielle des Vinaigreries va se transformer en lieu dédié à l’art contemporain…

 

Salle des faïences de l’hôtel Cabu, musée historique et archéologique, en 2010. © François Lauginie
Salle des faïences de l’hôtel Cabu, musée historique et archéologique, en 2010.
© François Lauginie
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