Luca Massimo Barbero retour sur le passé

Le 10 juin 2016, par Geneviève Nevejean

Le Palazzo Strozzi reconstitue l’exposition organisée par Peggy Guggenheim en 1949. Un prétexte à la confrontation de sa collection et de celle de son oncle Solomon.

Constantin Brancusi (1876-1957), L’Oiseau dans l’espace, 1932-1940, bronze poli, collection Peggy Guggenheim, Venise, 76.2553 PG 51. Photo David Heald
© Constantin Brancusi par SIAE 2016, © succession Brancusi - All rights reserved (adagp), 2016
 

Peggy Guggenheim est née en 1898 à New York, non loin de la 69e rue. Le nom de son père, Benjamin Guggenheim, est déjà fameux pour renvoyer à une fratrie d’entrepreneurs à l’origine de la Compagnie américaine de fonderie et de raffinage des métaux. Trop indépendant pour demeurer dans l’entreprise familiale, il est le seul à ne pas porter le titre de « roi du cuivre ». Peggy héritera de son goût d’une liberté sans entrave, bien avant que ce dernier ne périsse, en 1912, dans le naufrage du Titanic. Sa passion pour les artistes décide ensuite de sa vie, à la faveur de sa rencontre avec le dadaïste Laurence Vail, qu’elle épouse dans le Paris victorieux des années 1920. Elle a 23 ans. La création, elle la vivra sur le tas, sans jamais cesser d’écouter et d’aimer les artistes. De Duchamp, elle comprend qu’il faut « accepter l’art de son temps », et ouvre sur ses conseils une galerie à Londres. Sans succès, elle expose Kandinsky, Tanguy, Brancusi, Braque, Picasso et Ernst. Dans Ma vie et mes folies, elle confessera avoir souvent été sa seule cliente « c’est ainsi que sans le savoir je commençai ma collection ». La guerre et surtout l’Occupation la ramènent à New York, où elle inaugure en 1942 la galerie Art of This Century. La suite de son aventure artistique nous est relatée à Florence, dans les salles du Palazzo Strozzi. Y est reconstituée la première exposition extra-vénitienne que Peggy Guggenheim consacra, en 1949, à sa propre collection. Luca Massimo Barbero, commissaire associé de la Collection Peggy Guggenheim à Venise, a voulu la confronter à quelques œuvres réunies par son oncle, Solomon. Il dresse ainsi le portrait de deux acteurs marquants de l’histoire de l’art du XXe siècle des deux côtés de l’Atlantique.

Max Ernst (1891-1976), Le Baiser, 1927, collection Peggy Guggenheim, Venise, 76.2553.71. Photo David Heald.
Max Ernst (1891-1976), Le Baiser, 1927, collection Peggy Guggenheim, Venise, 76.2553.71.
Photo David Heald.
© Max Ernst, par SIAE 2016

Solomon et sa nièce Peggy Guggenheim ont-ils aimé les mêmes artistes ?
Kandinsky, Pevsner, Naum Gabo, Ernst, Brancusi ou Chirico figurent dans les deux collections. L’exposition aborde les similitudes autant que les différences, et force est de constater qu’un monde les sépare. Solomon Guggenheim était un homme d’affaires très occupé. La baronne Hilla Rebay von Ehrenwiesen, qu’il rencontra en 1925, choisissait et achetait pour lui. D’origine allemande, Hilla Rebay, qui avait vécu en Europe avant de s’installer aux États-Unis, orienta ses goûts vers l’art abstrait et plus particulièrement vers Kandinsky, auquel renvoyait sa propre culture. Peggy collectionnait les peintres abstraits, certes, mais pas seulement. Influencée par Marcel Duchamp et proche d’André Breton ainsi que de Max Ernst, qu’elle épousa plus tard, elle appréciait le surréalisme, sans jamais cesser de s’intéresser à tous les courants esthétiques. Rien n’épuisait sa soif de découvrir.
Comment s’est-elle introduite dans les milieux artistiques ?
Elle a ouvert deux galeries, l’une à Londres, l’autre à New York, et était à ce titre impliquée dans le marché. Elle achetait chez les marchands et aussi directement auprès de Klee, Arp, Chirico ou Delvaux, avec cette conscience aigüe de les soutenir. Intelligente, elle apprenait vite, et a voyagé beaucoup, dès son installation en Europe. Sa culture, elle la devait à Marcel Duchamp autant qu’à sa très grande curiosité. On le sait moins, mais elle entretenait des relations avec des historiens et critiques d’art comme Herbert Read, dont elle a retenu l’enseignement.

En quoi se rattachent-ils à deux types de collectionneurs ? 
 La vocation de Solomon Guggenheim était de constituer le fonds de ce qui devait initialement être un museum of non-objective art, dont Hilla Rebay allait d’ailleurs devenir la première directrice. Leurs références étaient plus classiques, plus raisonnées et plus muséographiques que celles de Peggy, certainement parce que les acquisitions avaient pour destination la fondation qu’ils souhaitaient créer. Solomon Guggenheim avait une ligne, l’abstraction, à laquelle il s’est largement tenu. Peggy était plus instinctive. Bien que son oncle ait rencontré Kandinsky dans les années 1930 en Europe, elle a véritablement vécu l’avant-garde à Paris pendant près de dix ans. Elle achetait, tout en partageant la vie des artistes. Sans doute plus compulsive que lui, elle prétendait dans ses mémoires acquérir une œuvre par jour, d’autant plus qu’elle était aux premières loges. Ces années parisiennes ont été interrompues par la guerre, qui décida de son retour à New York, où elle a fondé sa galerie devenue fameuse, Art of This Century.

 

La vocation de Solomon Guggenheim était de constituer le fonds de ce qui devait initialement être un museum of non-objective art

Pourquoi vous paraissait-il important de reconstituer l’exposition de 1949 ?
Il s’agissait de la première grande manifestation dédiée aux avant-gardes au lendemain de la période fasciste. Étaient présentés des artistes étrangers qui n’avaient pas eu droit de cité en Italie. Aujourd’hui associée à quelques chefs-d’œuvre ayant appartenu à son oncle, l’exposition dresse par ailleurs une sorte de bilan de leurs acquisitions des années 1930 jusqu’au début de la décennie suivante.

Que s’est-il ensuite passé dans la vie de Peggy Guggenheim ?
La partie qui s’étend de 1945 à 1968 débute avec un Motherwell de 1943 et se clôt avec Santomaso, Vedova, Mirko, Bacci et le peintre informel Tancredi, qu’elle a collectionnés dans les années 1950. Elle rend compte de son attention portée aux artistes italiens. Dans le même temps, elle a acquis Karel Appel et Asger Jorn, rattachés au groupe CoBrA, et des œuvres cinétiques de Vasarely. Elle s’intéressait aussi aux moins connus Alan Davie et Lynn Chadwick. Cela démontre encore une fois sa clairvoyance et sa capacité à acheter les bons artistes au bon moment. On y redécouvre l’importance jusqu’alors très minorée de Jean Dubuffet, qui entretenait des liens avec l’Italie et avec New York.

 

Peggy Guggenheim et Max Ernst dans la galerie surréaliste, Art of This Century, New York, vers 1942. De gauche à droite : Le Baiser  (1927, Peggy Gugg
Peggy Guggenheim et Max Ernst dans la galerie surréaliste, Art of This Century, New York, vers 1942. De gauche à droite : Le Baiser (1927, Peggy Guggenheim Collection) et Couple zoomorphe (1933, Peggy Guggenheim Collection), de Max Ernst (1891-1976).
Courtesy Solomon R. Guggenheim Foundation

Qu’en est-il de l’excentricité qu’on lui prêtait ?
Une salle conçue comme un cabinet de curiosités regroupe ce qu’elle appelait les « petits objets », à savoir des dessins de Cocteau qu’elle avait exposés à Londres, et des portraits d’elle. Les photographies retracent l’inauguration du musée vénitien. Elles font revivre l’esprit et la formidable personnalité qui l’habitaient. Les portraits d’André Kertész, et notamment celui pris en 1925 par Man Ray où elle porte une robe de Paul Poiret, sont révélateurs de sa fantaisie. Sa fascinante singularité était perceptible dès ses premières acquisitions de peintures de Chirico ou des surréalistes. En ce sens, l’exposition se veut une vision et une promenade au travers des images.

Quel a été leur rôle dans l’histoire de l’art ?
Peggy voulait dès le départ créer une collection non pas privée, mais publique. C’était une ambition et une approche généreuses, que partageait Solomon Guggenheim. Leur volonté commune était de faire comprendre l’art de leur temps. Leur philanthropie était vécue comme une mission. Peggy a fait connaître quelques-uns des acteurs de la modernité aux États-Unis. Comme son aîné, elle contribua ainsi à élaborer les bases de l’art contemporain américain. Enfin, elle a permis le retour de sa collection en Europe.

À VOIR
« From Kandinsky to Pollock. The Art of the Guggenheim Collections »,
Palazzo Strozzi, Florence.
Jusqu’au 24 juillet 2016.
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