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Les sièges de Beaumarchais, un écrivain « heureux dans mon intérieur » 

Publié le , par Christophe Dorny

Redécouverts récemment et exposés aux Œuvres choisies de Drouot en mars dernier, fauteuils et chaises, provenant de l’ancien pavillon parisien de Beaumarchais, figure emblématique du XVIIIe siècle, témoignent aussi d’un épisode extravagant.

Georges Jacob (1739-1814), quatre fauteuils à dossiers ajourés, sculptés de sphinges... Les sièges de Beaumarchais, un écrivain « heureux dans mon intérieur » 
Georges Jacob (1739-1814), quatre fauteuils à dossiers ajourés, sculptés de sphinges affrontées autour d’une lyre, et une paire de chaises à dossiers ajourés, sculptés de cygnes affrontés autour d’une urne stylisée, non estampillés, fauteuils : 93,5 59 55 cm, chaises : 88 47 43 cm.
Estimation : 25 000/35 000 €
Adjugé : 32 000 

De Beaumarchais, c’est le dramaturge – avec Le Barbier de Séville et Le Mariage de Figaro – qui a survécu, plus que ses mille histoires trépidantes de richesse et de mésaventures. Mais l’homme public aurait également voulu laisser à la postérité une trace architecturale qui se vît et pour qu’on puisse le citer, avait-il écrit. L’histoire en décida autrement... En 1787-1788, en pleine période révolutionnaire, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais se fait construire un palais extraordinaire avec un immense jardin, boulevard Saint-Antoine, en face de la Bastille. Bâti par l’architecte Paul-Guillaume Lemoine, dit le Romain, sur un devis de 300 000 francs, il lui en coûte au final la somme de 1 663 000 francs ! L’aspect est monumental : un pavillon à deux étages avec portique à colonnes et une porte en plein cintre, flanquée de sculptures de Jean Goujon (aujourd’hui au musée de Cluny). Le vaste jardin est quant à lui dessiné par François-Joseph Bellanger. L’ensemble remporte un tel succès de curiosité qu’il devient une sorte de monument public à visiter. Beaumarchais fait même imprimer des billets d’entrée, les signant parfois «le cultivateur de la Porte Saint-Antoine». S’il possède cinq autres immeubles, à Paris ou alentour, cette «maison de campagne» est celle où il se reconnaît «heureux dans [son] intérieur». Il ne viendra pourtant habiter son palais qu’en 1791, et pour peu de temps. Beaumarchais doit se remettre à parcourir l’Europe pour livrer des fusils aux États-Unis, puis s’exiler à Hambourg sous la Terreur. Revenu en France en 1796, il y décédera trois ans plus tard. La maison sera soumise à expropriation en 1818 pour cause d’utilité publique ; l’ouverture du canal Saint-Martin, en 1825, entraînera ensuite sa destruction.
 

Georges Jacob, paire de chaises à dossiers ajourés, sculptés de cygnes affrontés autour d’une urne stylisée, non estampillées, 88 x 47 x 4
Georges Jacob, paire de chaises à dossiers ajourés, sculptés de cygnes affrontés autour d’une urne stylisée, non estampillées, 88 47 43 cm.
Estimation : 10 000/15 000 
Adjugé : 15 360 € - préemption Musée Carnavalet

De rares objets sur le marché
Beaumarchais, bien conseillé, meuble et décore très richement son palais. L’intérieur est arrangé dans un style «original et somptueux», doté «de grands appartements décorés avec autant de goût que de magnificence» (Louis de Loménie : Beaumarchais et son temps : études sur la société en France au XVIIIe siècle d’après des documents inédits, tome 2, 1858). Les fameuses peintures d’Hubert Robert agrémentant son salon sont parvenues jusqu’à nous (Petit Palais et Hôtel de Ville, Paris). Quant aux objets et au mobilier, ils ont été dispersés parmi les enfants et petits-enfants de son gendre, André-Toussaint Delarue, aide de camp du général de La Fayette en 1789 puis général de brigade, qui épousa Eugénie de Beaumarchais en 1796. Leur présence sur le marché s’avère extrêmement rare. À l’occasion de l’exposition Beaumarchais en 1966, la Bibliothèque nationale avait réuni quelques miniatures, objets et peintures en mains privées. Récemment, par un heureux hasard, deux familles qui ne se connaissaient pas, issues de deux branches distinctes de la descendance, se sont retrouvées chez les mêmes commissaires-priseurs de la maison Beaussant Lefèvre & Associés, pour mettre en vente leurs pièces de mobilier de même modèle. Cela explique la présence de deux lots, dont l’enjeu pour un collectionneur sera certainement de les réunir. Fauteuils et chaises en bon état étaient encore utilisés par leurs propriétaires et non pas remisés dans le grenier !
 

Cette étiquette imprimée «Monsieur Delarue, administrateur des Droits réunis, maison Beaumarchais, boulev. S.-Antoine» est présente sur le
Cette étiquette imprimée «Monsieur Delarue, administrateur des Droits réunis, maison Beaumarchais, boulev. S.-Antoine» est présente sur les quatre fauteuils.

Étiquettes d’origine
Le premier lot est composé de quatre fauteuils, avec pour chacun une étiquette d’origine imprimée : «M. Delarue, administrateur des droits réunis, maison Beaumarchais, boulev. S.-Antoine», et d’une paire de chaises portant chacune une ancienne étiquette manuscrite «Salon de Madame», très probablement Madame de Beaumarchais (25 000/35 000 €). Le second est constitué d’une paire de chaises identiques, munies des mêmes étiquettes inscrites des mêmes mots (10 000/15 000 €). La mention « Delarue » est fondamentale : « Trouver du mobilier Beaumarchais est très rare, et c’est la première fois que je vois cette étiquette. Sans elle, la filiation Beaumarchais aurait disparu », souligne l’expert Jacques Bacot. Bien que non estampillés, fauteuils et chaises sont de l’ébéniste Georges Jacob (1739-1814). L’expert est catégorique : « C’est le style de Jacob et la façon de faire de Jacob. L’atelier Georges Jacob, avec six cents ouvriers dans les années 1780, est une grande manufacture qui produit énormément, et les meubles ne sont pas forcément tous estampillés, mais Jacob est le meilleur fournisseur de l’époque. » Notons que les sièges du premier lot avaient été exposés selon cette expertise par la Bibliothèque nationale, à l’occasion de l’exposition Beaumarchais déjà citée. Dans son catalogue, il est également fait mention, au n° 519, d’une table ronde provenant d’une collection particulière. Les dossiers des fauteuils sont sculptés de sphinges accolées à une lyre, ceux des chaises de cygnes autour d’une urne stylisée, des décorations typiques de l’inspiration gréco-romaine de l’ébéniste reçu maître en 1765. Ce style correspondait en tout point à la riche décoration à l’antique du palais de Beaumarchais, notamment celle du grand salon en rotonde, connue par les sources écrites. Jacques Bacot espère que d’autres meubles apparaîtront grâce à cette vente : « Toutes n’ont pas forcément été étiquetées, mais c’est sûr qu’il existe encore d’autres pièces de mobilier provenant de la maison de Beaumarchais. On pourrait les retrouver si l’on menait une véritable enquête grâce à l’inventaire après décès, qui est très complet »…

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais
en 8 dates

1755
Débuts de l’ascension sociale :
remplace Jean-André Lepaute comme horloger du roi

1757
Prend le nom de Beaumarchais,
décès de sa première épouse
et premiers ennuis judiciaires

1761
Achète une charge de secrétaire du roi

1774
Devient espion du Royaume
de France en Angleterre

1775
Le Barbier de Séville

1777
Fonde la Société des auteurs
dramatiques, se fait l’avocat
d’une intervention française
dans la guerre d’Indépendance
des États-Unis, naissance
de sa fille Amélie-Eugénie

1786
Épouse en troisièmes noces
Marie-Thérèse de Willer-Mawlas

1792
Incarcéré à la prison de l’Abbaye
pendant la Terreur


 

vendredi 10 juin 2022 - 13:30 (CEST) - Live
Salle 5-6 - Hôtel Drouot - 75009
Beaussant Lefèvre & Associés
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