Le château des Boulayes, un lieu, un contenu

On 12 September 2019, by Anne Doridou-Heim

Le mobilier de cette bâtisse néoclassique de Seine-et-Marne, bientôt dispersé, apporte le témoignage du fameux art de vivre définitivement accolé à l’expression «à la française».

Vue de la volée d’escalier. Lanterne en bronze ciselé et doré à quatre lumières, style Louis XVI, réalisée vers 1880 par Lacarière Delatour et Cie, h. 117 cm.
Estimation : 6 000/8 000 

Ils se marièrent et eurent… un beau château. De fait, c’est grâce à son union  fort malheureuse (sa jeune épouse batifolant avec le prince de Conti), mais ô combien rentable  avec la fille du banquier génois Octave-Pie Giambone que Claude Bellanger, colonel des gardes de la Maison du roi, peut se faire construire une splendide demeure sur la terre des Boulayes, en lieu et place de l’ancien logis du XVIe siècle dont il vient d’hériter. Le garçon, habile et séducteur, ne manque pas d’appuis, bénéficiant notamment de celui de l’ancienne favorite de Louis XV, Madame du Barry. Pour son grand projet, il fait appel à l’architecte Nicolas-Claude Girardin (vers 1749-1786), un nom bien connu dans la famille, puisque c’est à ce même spécialiste que beau-papa avait fait appel quelques années plus tôt pour édifier son hôtel particulier, toujours visible, rue de Bondy à Paris. Élève d’Étienne-Louis Boullée, l’homme de l’art  qui décède prématurément l’année suivant l’érection du bâtiment  maîtrise parfaitement les codes du goût antiquisant, qui domine cette seconde moitié du XVIIIe siècle ; il est notamment l’auteur de la folie Beaujon pour le financier du même nom, de la chapelle Saint-Nicolas-du-Roule à Paris et de l’aménagement du parc de l’hôtel d’Évreux (jardins de l’actuel palais de l’Élysée). Il lui fallut moins d’un an pour réaliser cette commande. Avec sa longue façade basse d’un blanc immaculé tout juste animée d’un léger ressaut central, composé de deux étages et de treize croisées séparées par des pilastres majestueux d’ordre corinthien, le château présente une silhouette quelque peu massive. Il n’est d’ailleurs pas visible dans l’état que son auteur avait originellement imaginé. L’étude menée en 1962 par l’historien de l’architecture française du XVIIIe Michel Gallet (1927-2019), alors jeune conservateur au musée Carnavalet, a permis d’en apprendre un peu plus sur l’édifice. Girardin avait prévu des ailes plus basses et de plan courbe, qui devaient s’élever de part et d’autre du corps central et auraient dessiné une élégance davantage palladienne. De plus, vers 1912, les frontons des façades principales ont été supprimés et une balustrade est venue surplomber la corniche, modifiant considérablement l’impression d’élévation de l’ensemble. Ainsi que le souligne Alexandre Gady, auteur dans le catalogue d’une préface en hommage à Michel Gallet, «l’effet obtenu est déroutant pour l’observateur, qui pressent d’instinct que l’édifice n’est pas exactement du XVIIIe siècle, alors même que tout y semble à sa place, comme si grammaire et syntaxe ne marchaient pas ensemble».
 

Ensemble de 24 chaises en acajou et placage d’acajou, l’une estampillée Jacob D. R. Meslée, trois d’époque Empire avec marque du Palais Royal, 21 esta
Ensemble de 24 chaises en acajou et placage d’acajou, l’une estampillée Jacob D. R. Meslée, trois d’époque Empire avec marque du Palais Royal, 21 estampillées Jacob, époque Restauration, marques du Palais Royal et de Dreux, 90 48 42 cm.
Estimation : 20 000/25 000 €


Provenances et origines
Bellanger n’aura guère le temps de profiter de son statut envié de propriétaire terrien. La Révolution s’annonce déjà et, pour garder sa jolie tête, il doit émigrer. Le domaine sera confisqué puis vendu comme bien national, mais par chance ne subira pas d’outrages. Il connaît plusieurs propriétaires, avant de passer en 1913 dans la famille des actuels détenteurs. C’est elle qui va faire renaître les jardins à la française et reprendre l’aménagement intérieur. Nous ne sommes plus au XVIIIe siècle, certes, mais le souvenir de cette époque occupe encore tous les esprits ; ses efforts de s’entourer d’objets et de livres signent un ensemble raffiné et équilibré, assorti de provenances historiées. Peintures décoratives, objets et mobilier anciens sont activement recherchés. Un soin tout particulier est accordé à la salle à manger, une pièce majestueuse dont les poêles d’origine sont surmontés de sculptures d’après l’antique. Autour d’une vaste table en acajou de style Louis XVI (dotée de six allonges, 2 500/3 000 €), un ensemble de vingt-quatre chaises d’époque Empire dans le même bois trouve tout naturellement sa place. Trois d’entre elles  dont l’une estampillée «Jacob D. R. Meslée»  proviennent du Palais Royal, la marque «Iacob» inscrite sur les vingt et une autres attestant qu’elles ont été fabriquées entre 1813 et 1825 (20 000/25 000 €). En ce lieu encore, une paire de consoles d’époque Louis-Philippe affiche au pochoir la marque «Dreux», correspondant au domaine du roi des Français (3 000/4 000 €), et deux paires d’appliques en bronze ciselé et doré de style Louis XVI ont été fondues, vers 1880, d’après le modèle livré en 1787 par Thomire pour le salon des jeux de la reine Marie-Antoinette à Compiègne (12 000/15 000 €). Enfin, lorsque la table était dressée pour l’une des réceptions dont les propriétaires avaient le goût, elle était éclairée par une paire de candélabres en argent d’époque Empire, à quatre bras de lumière (7 000/8 000 €) ; celle-là est due au ciseau de l’orfèvre Jean-Nicolas Boulanger, installé à Paris et justement actif entre 1797 et 1809.

 

École de Madrid vers 1780, Portrait de famille, huile sur toile, 281,5 x 187 cm. Estimation : 16 000/20 000 €
École de Madrid vers 1780, Portrait de famille, huile sur toile, 281,5 x 187 cm.
Estimation : 16 000/20 000 

Décoration versus collections
Peintures et objets du XIXe renvoient aux arts décoratifs du siècle précédent. Il en va ainsi de la série de neuf panneaux aux scènes galantes peintes dans des cartouches de style rocaille (25 000/30 000 €), hier accrochés dans le grand salon, des dix toiles exécutées vers 1880 dans le style de Watteau (4 000/6 000 €) pour agrémenter l’une des chambres, ou encore des cinq toiles ornées de balustres fleuries par un suiveur de Jacques de Lajoue, dont trois ont été montées en paravent (5 000/7 000 €). Quant au majestueux Portrait de famille donné à un peintre de l’école madrilène vers 1780 (281,5 187 cm), c’est entre 16 000 et 20 000 € qu’il devrait être décroché. Gaines et grands vases couverts rythmaient les pièces. En bois peint vers 1900 dans le style Louis XVI à l’imitation du marbre, une paire de vases à anse sur socles répondait à la majesté du vestibule (8 000/12 000 €), tout comme la grande lanterne (6 000/8 000 €) en bronze doré réalisée par Lacarrière Delatour et Cie, une maison qui cisela la majorité des luminaires du tout nouvel Opéra de Paris. Les propriétaires savaient se faire bibliophiles  leurs volumes orientalistes sont inclus dans une vente se déroulant la veille de la dispersion du mobilier  et collectionneurs, notamment de garde-temps anciens. Les fleurons de cet ensemble sont deux montres de poche du XVIIe siècle, l’une (5 000/6 000 €) au boîtier à pans coupés en argent, ciselée vers 1620, l’autre en laiton et au cadran en argent (5 000/6 000 €). L’art de vivre, c’est aussi prendre le temps.

Wednesday 18 September 2019 - 11:00 et 14:00 - Live
Salle 5-6 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Daguerre
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