Le château de Villepreux ou l’esprit d’un lieu

Le 28 octobre 2016, par Anne Doridou-Heim

La vente de ses collections à Drouot invite à un retour dans les premières années du XIXe siècle, sur les pas de François-René de Chateaubriand et d’Anne-Louis Girodet. Une visite bien accompagnée.

Vue du château de Villepreux et de son parc.
Photo DR

Les magnifiques collections du château de Villepreux vont être mises en vente les 7 et 8 novembre prochain par la maison Lasseron & Associés. Peintures et dessins de Girodet, Ingres, Valenciennes, Lehmann, Delécluze, mais aussi de Drolling, Greuze, Robert et Santerre, marbres de Tenerani et mobilier signé Molitor ou Jacob… sont les temps forts d’un événement qui fait déjà grand bruit dans le milieu feutré des adeptes du début du XIXe siècle. La lecture du catalogue, aux notices complètes et très documentées, et l’appréciation de l’histoire particulièrement riche des familles ayant apposé leurs empreintes à Villepreux l’expliquent aisément. Cette épopée se dessinera lors de la première vacation, celle du lundi 7 novembre, dédiée à la bibliothèque. Constituée par Louis-François Bertin de Veaux, plus connu sous le nom de Bertin de Veaux, enrichie par ses descendants, elle regroupe près de 2 500 volumes souvent reliés en maroquin rouge et comportant de nombreux envois.
 

Guéridon en acajou et placage d’acajou, estampillé Bernard Molitor, époque Directoire, h. 75, diam. 95 cm. Estimation : 30 000/50 000 €
Guéridon en acajou et placage d’acajou, estampillé Bernard Molitor, époque Directoire, h. 75, diam. 95 cm.
Estimation : 30 000/50 000 €
Anne-Louis Girodet-Trioson (1767-1824), Portrait de Madame Bertin de Veaux en buste, 1806, huile sur toile, 65,5 x 55 cm. Estimation : 80 000/100 000 
Anne-Louis Girodet-Trioson (1767-1824), Portrait de Madame Bertin de Veaux en buste, 1806, huile sur toile, 65,5 x 55 cm.
Estimation : 80 000/100 000 €
 

Une famille de presse
Le nom de Bertin est lié à l’histoire du journalisme au XIXe siècle. Les deux frères, Bertin l’Aîné (1766-1841) et Bertin de Veaux (1771-1842), bien nés et bien élevés, croient avec ferveur aux principes de liberté, de paix et d’égalité. Le rêve sera de courte durée, les événements de l’été 1792 y mettant fin. Après le 9 thermidor, ils reviennent à Paris et se lancent dans le journalisme. Tous deux commettent quelques papiers pour divers journaux, puis prennent leur indépendance et publient leur feuille, L’Éclair, n’hésitant pas à critiquer le Directoire. Bonaparte croit se débarrasser d’eux lorsque, devenu Premier consul, il supprime leur titre  parmi une soixantaine d’autres… C’était sans compter sur leur pugnacité. Les frères Bertin en rachètent un suffisamment obscur pour passer outre les fourches caudines, le Journal des débats, spécialisé dans les comptes rendus des discussions législatives, c’est dire... Reste à écrire l’histoire. C’est ce à quoi les deux hommes vont s’attacher durant tout le premier tiers du XIXe siècle. Ils vont traverser un consulat, un empire et trois monarchies non sans turbulences, mais la tête haute, affichant un royalisme raisonné mâtiné de libéralisme. Opposés à Napoléon Ier, promoteurs du retour à la monarchie, déçus par l’autoritarisme de Charles X, ils seront aux premières loges pour faciliter l’avènement du roi Louis-Philippe. Aujourd’hui, un ensemble de livraisons du Journal des débats (1803-1826), modestement estimé entre 400 et 600 €, aide à comprendre l’effervescence qui régnait au sein d’un organe de presse artistique, politique et littéraire, avec notamment des écrits de Chateaubriand  lequel avait intercédé auprès de l’Empereur pour que Bertin l’Aîné, forcé à l’exil en 1802, puisse enfin rentrer en France à l’automne 1803. De celui qui était surnommé «L’enchanteur» par ses contemporains, quelques ouvrages dédicacés en «souvenir et hommage de l’amitié à Monsieur Bertin de Vaux»  l’un des deux hommes les plus cultivés de France, avec lui-même, selon Talleyrand  parsèment la première vacation, dont un exemplaire de l’édition originale des Martyrs, de 1809 (3 000/4 000 €). L’émulation intellectuelle qui régnait à Villepreux  le château sera fréquenté selon les époques par François-René de Chateaubriand, Victor Hugo, Benjamin Constant ou encore Hector Berlioz  transparaît dans la photographie d’ambiance de la bibliothèque, meublée dans le meilleur de l’Empire.

 

Pierre-Henri de Valenciennes (1750-1819), La Danse autour de l’arbre de mai, 1812, huile sur toile, 118 x 165 cm (détail). Estimation : 200 000/300 00
Pierre-Henri de Valenciennes (1750-1819), La Danse autour de l’arbre de mai, 1812, huile sur toile, 118 x 165 cm (détail).
Estimation : 200 000/300 000 €
Vue du salon bleu, véritable period room consacrée aux premières années du XIXe siècle.
Vue du salon bleu, véritable period room consacrée aux premières années du XIXe siècle.



















Augustine, muse de Villepreux
Derrière un homme célèbre, il y a souvent une femme, mère, muse ou compagne. Dans l’histoire de Villepreux aussi, les femmes jouent un rôle de premier plan, ne serait-ce que parce que c’est grâce à elles que la propriété passe de génération en génération. C’est d’ailleurs suite au décès de Simone de Saint-Seine, en 2010, que la mise en vente des collections est actée. Tous  famille et conservateurs  s’accordent à rendre hommage au rôle essentiel de cette grande dame dans la vie de Villepreux au long de la seconde moitié du XXe siècle. Ainsi que l’exprime sa fille, Blandine de Saint-Seine : «C’est notre mère qui portait Villepreux ; depuis son départ, l’âme est partie et la collection ne rayonnait plus.» Dans cette belle lignée féminine, une autre figure s’impose, celle d’Augustine, l’épouse de Bertin de Veaux. Anne-Louis Girodet-Trioson a peint son portrait en 1809, qui ornait la couverture de La Gazette n° 30 du 9 septembre dernier ; elle y apparaît resplendissante, dans une robe de velours noir largement décolletée et brodée d’or. Ainsi que la décrit Sylvain Bellenger dans son ouvrage consacré au peintre, c’est l’image d’une élégante de l’Empire français, une femme de son temps qui cultive son érudition, tenant un livre à la main. Le commissaire de la rétrospective rappelle aussi que son salon était fréquenté par la fine fleur intellectuelle. Girodet devait être satisfait de cette œuvre, puisqu’il l’exposa au Salon de 1810, aux côtés de La Révolte du Caire et du Portrait de Chateaubriand, rien de moins ; estimée 400 000 à 600 000 €, elle pourrait décrocher son nouveau record mondial…

 

Paire de candélabres aux vestales en bronze satiné soutenant un bouquet en bronze doré à cinq lumières, bases de marbre rouge griotte, socles en bronz
Paire de candélabres aux vestales en bronze satiné soutenant un bouquet en bronze doré à cinq lumières, bases de marbre rouge griotte, socles en bronze doré, par Claude Galle, époque Empire, h. 76 cm (détail des socles reproduit).
Estimation : 8 000/12 000 €

Une famille au cœur de l’histoire
Le peintre rencontre la famille Bertin aux débuts de l’Empire. En 1804, il peint Madame Bocquet au châle vert (la mère d’Augustine), dont 20 000 à 30 000 € sont demandés, et dès 1806, fait poser notre belle personne pour son Portrait de Madame Bertin de Veaux en buste. Celui-ci est plus modeste, mais non dénué de virtuosité. Le modèle porte une robe agrémentée d’un col de dentelles relevé «à la Médicis», selon une mode lancée par Joséphine. Elle arbore dans la coiffure une épingle à l’effigie de Vénus, un hymne discret à sa beauté. Prête à aller danser avec les muses autour de l’arbre de mai en une célébration du retour du printemp, et chasser les esprits chagrins, comme sur la toile de Pierre-Henri de Valenciennes. Dans ce tableau de 1812, le peintre de paysages d’origine toulousaine  Valenciennes sera à l’origine de la création du prix du «paysage historique» , signe une composition enlevée et enjouée, qui vient en pendant à une toile de 1801. Sur celle datée de l’an IX, proposée à la même estimation de 200 000 à 300 000 €, un groupe de jeunes femmes est réuni pour l’initiation d’une vestale tout de blanc vêtue. Les deux sujets se répondent et dégagent l’impression d’un monde antique parfait. Et l’on se plaît à faire la comparaison avec l’ambiance qui devait régner à Villepreux dans les premières décennies du XIXe siècle, surtout après la chute de l’Empereur. Bertin de Veaux, député de Seine-et-Oise depuis 1818, en plus de la direction du journal qu’il continue d’assurer avec son frère, est un homme d’influence, très introduit dans les cercles tout-puissants de la capitale. Il comptera parmi les députés signataires de la fameuse «Adresse des 221» de mars 1830, dirigée contre le ministère du prince de Polignac, et sera l’un des plus fervents contributeurs à l’avènement de la monarchie de Juillet. Louis-Philippe, reconnaissant, le nomme pair de France en 1832. Le guéridon de Bernard Molitor installé dans le salon bleu aurait sûrement bien des anecdotes à nous raconter… La vie a continué à s’écrire à Villepreux, d’autres éclats de voix et de rires l’ont habité. Avec la mise en vente de ses collections, c’est une page de l’histoire de France qui se tourne. Mais, et c’est la grande force de l’art, tableaux, mobilier, objets de grande décoration et sculptures vont continuer à vivre et à rayonner, sous de nouveaux regards et dans d’autres lieux.

Le château de Villepreux
en 4 dates
1607
Achat du domaine par Thomas de Francini, ingénieur fontainier du château de Saint-Germain, pour y construire un château.
1798
Les terres de Villepreux sont acquises par Louis Michel Bocquet, «bourgeois de Paris», et son épouse, Marie Françoise Tricard.
1826
Le domaine est transféré à Augustine Bocquet, mariée depuis 1798 avec Louis-François Bertin de Veaux.
1830
Augustine Bertin de Veaux entreprend de terminer le château, en respectant le plan primitif de Francini.
À LIRE
Girodet, 1767-1824, sous la direction de Sylvain Bellenger. Le catalogue de l’exposition au Louvre du 22 septembre 2005 au 2 janvier 2006,
coédition musée du Louvre/Éditions Gallimard, demeure à ce jour l’ouvrage de référence sur le peintre.
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