Les musées, à la croisée des chemins

Le 15 juillet 2021, par Vincent Noce
© Creative Commons-Leo Chiou

Le musée n’est pas un espace neutre.» Dans un entretien à Artnews, Laura Raicovich revient sur les controverses qui ont secoué le monde culturel américain, pris dans un vertige d’exacerbation des émotions. Elle en a été l’une des actrices de premier plan. Directrice du musée d’Art de Queens, elle a démissionné en 2018 après des désaccords croissants avec sa direction. Elle n’a pas apprécié que des diplomates israéliens tiennent dans les galeries un événement auquel devait participer le vice-président Mike Pence. Elle avait d’autant plus de motifs de ressentiment que, six mois plus tôt, le même conseil d’administration avait rejeté l’un de ses projets d’associer les communautés immigrées du Queens en considérant que «la politique n’avait pas sa place au musée». En retour, dans une nation où la nuance devient une denrée rare, elle se vit traitée d’antisémite. La présence comme vice-président du conseil d’un entrepreneur qui vendait du gaz lacrymogène aux gardes-frontières n’a rien arrangé… D’autres polémiques ont enflammé les Amériques, jamais en retard d’une guerre culturelle : le report de la rétrospective Philip Guston parce que certains personnages du Ku Klux Klan apparaissaient dans ses peintures de jeunesse ; les attaques contre Dana Schutz, accusée d’avoir représenté la mort d’un jeune Noir lynché dans le Mississippi alors qu’elle-même n’est pas noire ; la démolition au musée de Minneapolis, à la demande de la tribu dakota, d’une installation de Sam Durant, qui entendait remémorer la pendaison en 1938 de trente-huit Amérindiens… Sans se présenter en égérie des minorités, la conservatrice livre une opinion plutôt tempérée sur ces événements, estimant que certains excès auraient pu être évités si un dialogue s’était ouvert à temps avec les communautés concernées. Elle peut être plus difficile à suivre quand elle est interrogée, à propos du sort réservé à l’œuvre de Sam Durant, sur le risque de voir la voix des artistes étouffée par les activistes, sans pouvoir bénéficier de la protection des institutions. La destruction en elle-même n’est pas forcément répréhensible, tant que l’artiste y consent ou même considère qu’elle fait partie de l’œuvre (ce qui fut le cas, en l’occurrence). Mais la décision ultime doit lui revenir, et à lui seul – une liberté que nul ne devrait contester. Pour Laura Raicovich, «la question revient à celui qui a causé du tort, c’est à lui qu’incombe le soin de s’amender». Mais un artiste doit-il s’excuser de son art ? Qui plus est, si celui-ci ne vient pas bousculer et même choquer les esprits, son héritage a fort peu de chance de survivre. Il est aisé de proclamer que «les musées ne sont pas neutres». En Amérique, ils sont les phares de grandes fortunes, dont l’activité est rarement innocente. En Europe, ils furent les instruments des grands empires. Mais ils ont aussi et surtout ouvert le champ des possibles dans la culture du monde. Ils ne sont certes pas neutres, mais ils forment des espaces sacrés. Tels les temples, au cœur de la cité, ils en sont extraits pour bénéficier d’une protection radicalement distincte. Les biens qu’ils contiennent ne sont pas échangeables. Ils sont des lieux de métamorphose, ce qui ne signifie pas des forteresses réservées à une élite et enfermées dans le déni. Il leur faut sans doute, surtout dans la vieille Europe, redevenir des endroits de débat et de construction de la citoyenneté. Mais Émile Durkheim faisait observer que si le profane pouvait approcher le sacré, «cette mise en rapport est toujours, par elle-même, une opération qui réclame des précautions et une initiation plus ou moins compliquée, elle n’est même pas possible sans que le profane perde ses caractéristiques spécifiques, sans qu’il devienne lui-même sacré en quelque mesure et à quelque degré». Cette enceinte, il faut savoir l’ouvrir et la protéger à la fois, comme distincte de la polis, car le sacré est loin d’être immuable. 

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