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Un tableau prémonitoire

Le 27 janvier 2017, par Vincent Noce

Un tableau prémonitoire
George Caleb Bingham (1818-1879), Le Verdict du peuple, 185455, huile sur toile, 116,8 x 139,7 cm, Saint Louis Art Museum. Don de la Bank of America en 2001.
© Courtesy Saint Louis Art Museum

Une des images saisissantes de la manifestation contre Donald Trump, le 21 janvier à Washington, était une jeune musicienne vêtue à la musulmane se produisant à la tribune avant Scarlett Johansson. Dansant, chantant du rap, et appelant à la révolution, devant une multitude de féministes applaudissant à tout rompre. Au sein de la communauté humaine, les arts ont ce pouvoir de concentrer et de déjouer autant de contradictions. La collectivité des artistes a été pratiquement unanime pour s’élever contre le nouveau président, dans une atmosphère de redite des guerres culturelles qui ont tant coûté aux États-Unis. Parmi les nombreuses manifestations, il y eut cette pétition lancée dans le Missouri pour protester contre le prêt par le musée de Saint-Louis d’un tableau qui a été placé derrière la table d’honneur au déjeuner de la journée d’intronisation : Le Verdict du peuple, scène électorale peinte par George Caleb Bingham en 1854-1855. Près de quatre mille signataires se sont indignés de cette «caution apportée aux valeurs de haine, de misogynie, de racisme et de xénophobie portées par Donald Trump», dénonçant l’exploitation propagandiste d’un symbole de leur communauté. Le directeur du musée, Brent Benjamin, a fait observer qu’il avait répondu à une demande du Sénat émise en juillet, le musée se gardant bien de «prendre position sur les candidats». Il s’est vu reprocher de s’affranchir de la personnalité hors du commun que représente Donald Trump, dont les valeurs s’opposent à celles que devraient défendre les musées dans nos sociétés. Les protestataires ont souligné la confusion qu’entretenait le titre de «verdict du peuple», détourné par un homme se réclamant du vote populaire alors qu’il a été devancé de près de trois millions de voix par sa concurrente.

Le Verdict du peuple, scène électorale peinte en 1854-1855 et placée derrière la table d’honneur au déjeuner de la journée d’intronisation de Donald Trump, fait polémique.

Certains ont proposé de remplacer le tableau par des paysages du Grand Ouest, que le président et ses proches feraient mieux de protéger, ou une peinture russe. Il a été assez peu question de l’œuvre elle-même, qui fait partie d’une trilogie peinte par un artiste qui s’est lui-même frotté à la politique et entendait dénoncer le climat de fraude, de démagogie et de violence raciste gagnant les campagnes électorales. Elle représente l’annonce de l’élection d’un candidat favorable à l’esclavage, fêtée par une bande de bourgeois satisfaits, de braillards et de soiffards, tandis que, au premier plan, deux esclaves courbent la tête. Une banderole en voie d’être décrochée en appelle à la liberté et la tempérance. Ancien prédicateur, ce peintre était aussi opposé à l’alcool qu’à l’esclavagisme, qu’il allait combattre pendant la guerre de Sécession. L’atmosphère à Saint Louis était alors particulièrement empoisonnée par l’affaire d’un esclave revendiquant sa liberté, Dred Scott. Affecté par les manœuvres du président James Buchanan, le procès conduisit à l’infamie de la Cour suprême, qui assimila en 1857 «la race des Afro-Américains» à des «marchandises importées», ne bénéficiant d’aucun droit. La Cour refusa de reconnaître l’interdiction de l’esclavage prononcée dans certains États. La décision provoqua une panique bancaire, prélude à la guerre civile. On pourrait ainsi juger que cette composition prémonitoire avait toute sa place derrière Donald Trump et ses invités. Avec toutes ses contradictions, l’art ne perd rien de sa force.

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