Les musées contre la dépendance

Le 16 avril 2019, par Vincent Noce

 

La campagne contre le mécénat culturel est en plein essor aux États-Unis et au Royaume-Uni. Le renoncement de la National Portrait Gallery à une contribution de la fondation Sackler dédiée à sa nouvelle aile donne une idée de son impact, tant ce nom est omniprésent dans les arts, l’éducation et la culture. Le musée a dû céder à la mobilisation d’artistes comme Nan Goldin, laquelle a menacé de bloquer la rétrospective qu’il avait décidé de lui consacrer. Cette dynastie de Brooklyn a bâti une fortune dépassant celle des Rockefeller, grâce à des campagnes de promotion agressives de médicaments, dont l’OxyContin. Aux États-Unis, ces opiacés causent la mort de cent à cent cinquante personnes par jour. Chaque demi-heure, un bébé y naît sous dépendance. L’image de ces silhouettes décharnées errant dans les rues américaines tels des morts-vivants est difficilement soutenable. «Il n’y aura bientôt nulle part où les Sackler pourront se cacher», proclame un activiste à l’origine de cette campagne. On ne peut pas dire pourtant qu’ils se soient dissimulés. Le Metropolitan détient son aile Sackler, le V&A son centre éducatif Sackler, en 2013 la Serpentine Gallery a été entièrement refaite grâce à une branche anglaise. Le Smithsonian, le Guggenheim, les musées de Boston, Harvard ou Brooklyn, le British Museum, la Royal Academy, la National Gallery, la Tate, Courtauld tout comme des universités ont bénéficié de leur aide.

Les institutions culturelles acceptant des dons de compagnies de tabac ou de pétrole se retrouvent également sur la sellette.

Évidemment, tout n’est pas si simple. Dans plusieurs cas, les fonds proviennent d’un des fondateurs de la firme pharmaceutique, qui est décédé bien avant la mise au point de cette drogue. Efficace contre les douleurs intenses, l’oxycodone est commercialisé sous d’autres marques. La compagnie, même si elle est accusée d’avoir trompé le public et les médecins, fait valoir qu’il n’est pas destiné à être broyé pour être sniffé ou injecté en intraveineuse. Sans parler de la perversion et de la cruauté de la société américaine que cette épidémie révèle, à l’image de tant d’autres symptômes. L’émotion peut-elle être la seule mesure de ce débat ? Les institutions culturelles qui acceptent des dons de compagnies de tabac ou de pétrole se retrouvent également sur la sellette. Jusqu’à quel point faudrait-il faire remonter ce désir de propreté ? Faut-il juger illégitime les fondations d’entrepreneurs sous prétexte des reproches que peut essuyer leur conduite dans le monde des affaires ? Sans remonter à Charles Quint, aux Borgia ou aux Médicis, Henry Frick embauchait des milices armées en justifiant l’assassinat des grévistes dans ses aciéries : il est heureusement mieux connu pour avoir offert à New York une des ses plus belles collections. Si Rhode Island abrite l’une des plus prestigieuses universités de la Côte Est, elle le doit à ceux qui firent passer par la baie de Providence, la mal nommée, les deux tiers des Africains réduits en esclavage. Une autre considération est que ces établissements se servent de ces fonds pour produire un bien public d’une valeur inappréciable. Ainsi peut se comprendre le pragmatisme du code d’éthique des musées britanniques. «Parfois, estime l’ancien directeur des musées de Liverpool David Fleming, quand le musée risque de perdre la confiance du public, le prix à payer pour un mécénat n’en vaut pas la peine.» Dans tous les cas, avertit-il, «la dépendance de financements problématiques ne peut qu’augmenter à mesure que les fonds publics continuent de décroître». La France devrait se montrer à la hauteur de ce privilège qu’elle détient. Encore que ces subventions publiques procèdent aussi des taxes sur l’essence, le tabac, la distribution maladive d’antidépresseurs ou les exportations d’armes. Il y a toujours une goutte de sang quelque part.

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