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Les frères Denniel, antiquaires en immeubles

Le 19 juillet 2018, par Agathe Albi-Gervy

Guillaume et Alexandre Denniel font rimer patrimoine architectural et activités immobilières. Sillonnant la campagne française, ils revalorisent des biens d’intérêt historique et cherchent de futurs propriétaires à la hauteur.

Les frères Denniel, antiquaires en immeubles
Guillaume et Alexandre Denniel.

Comment est née votre structure Denniel Immobilier ?
Guillaume : Elle est née d’une tradition familiale d’intérêt pour le patrimoine. Deux décennies durant, nos parents ont recherché le manoir de leurs rêves ; alors enfants, ils nous faisaient sillonner la Bretagne tous les week-ends. Nous avons ainsi acquis très tôt une connaissance intime du patrimoine local, pour nous rendre compte qu’il y avait énormément de petit patrimoine en très mauvais état, et à vendre depuis fort longtemps ; leur intérêt historique ou architectural restait néanmoins à valoriser.
Alexandre : Par la suite, nous avons entamé nos études  combinant à nous deux droit, histoire de l’art et urbanisme  avec une idée de projet en tête. Il y a deux ans, diplômes en poche, on s’est enfin lancés, en débutant dans notre région.

D’où vient votre nom d’antiquaires en immeubles ?
G : Dans les années 1950 à Paris, un agent immobilier avait un nom approchant, mais il n’apportait pas de plus-value en histoire de l’art. À ma connaissance, c’est un terme inédit. On est antiquaire par l’expertise qu’on apporte, le choix qu’on exerce, et la défense de nos «artistes». Face à un bien, on commence par se demander si on l’achèterait pour nous-mêmes, exactement comme un antiquaire face à une œuvre.
A : En cela, nous nous distinguons de nos concurrents, qui n’ont pas notre triple casquette. En outre, pour certains, ils se désintéressent de la province, et ne sélectionnent que des biens au-delà d’une certaine valeur. Nous innovons par notre intérêt pour les petits biens situés à la campagne, mais aussi pour du patrimoine insolite comme des monuments préhistoriques ou des lieux où l’intérêt est essentiellement intellectuel… Le tout oscille entre quelques dizaines de milliers et 700 000 €. Nous avons récemment vendu une maison du XVIII
e siècle à une écrivaine américaine à la recherche d’un lieu inspirant, avec son mobilier d’origine. Son prix ? 40 000 €. Personne en France ne propose des biens d’intérêt patrimonial dans cette gamme de prix.

 

Communs d’un château détruit au XXe siècle, Morbihan.
Communs d’un château détruit au XXe siècle, Morbihan.

Qu’est-ce que les vendeurs attendent concrètement de vous ?
G : Notre tâche est d’étudier et de valoriser ces lieux afin de trouver des acquéreurs qui les comprennent et leur permettre ainsi de continuer à vivre. Pour chaque mandat de vente, de recherche ou avis en valeur, nous exerçons notre expertise, et interrogeons, par exemple, tant le cadastre napoléonien, le Plan local d’urbanisme, que les Archives nationales. Nous effectuons une étude documentaire approfondie, comparable à celle d’un antiquaire sur un bien meuble de haut niveau. Chaque propriété fait l’objet d’un dossier documentaire.
A : Les vendeurs sont très attachés à l’avenir de leur propriété. Certains repoussent la vente, car ils ont peur qu’elle tombe entre de mauvaises mains. C’est plus une affaire de transmission que de transaction. Une de nos premières ventes était un grand domaine sur lequel se dressait un dolmen classé monument historique. Nos concurrents en avaient la charge depuis cinq ans, sans particulièrement préciser l’existence de ce dolmen. Nous l’avons, au contraire, mis en avant. Résultat, nous l’avons vendu en peu de temps à un éminent spécialiste des mégalithes bretons.

Quel est le profil de vos acheteurs ?
G : Ce sont des personnes d’une sensibilité comparable à celle qui détermine l’acquisition d’une œuvre d’art. Une œuvre à grande échelle, où ils pourront s’investir personnellement et réaliser leurs projets de vie. Il y a toujours une notion de continuité, de transmission.
A : Nos acheteurs cherchent des propriétés qui sortent de succession, dans leur jus, voire dégradées, avec de beaux environnements intacts ou leur décor d’époque. En résumé, il faut qu’il y ait une âme. Le profil type des acquéreurs ? Des familles, entre 35 et 50 ans, aspirant à autre chose que la vie stressante des grandes villes. Il n’y a pas que des retraités ! Ce sont souvent des projets familiaux, impliquant jusqu’à trois générations. Les acheteurs tiennent souvent à restaurer eux-mêmes les lieux, pour en faire leur résidence principale ou secondaire, ou encore des maisons d’hôtes. D’autres se lancent dans l’agriculture biologique, ou optent pour le télétravail  on remarque un mouvement de relocalisation des familles à la campagne.

Que peut apporter votre activité au secteur patrimonial ?
G : Nous cherchons à valoriser le patrimoine dans son ensemble  et le «petit patrimoine» , même si nous n’aimons guère ce terme. Nous souhaitons trouver un moyen de continuer à travailler sur des biens qui n’ont pas une valeur marchande très importante, car si personne ne s’en occupe, ils ne trouveront pas l’acquéreur qui saura les valoriser et, à terme, beaucoup de petits biens dotés d’un intérêt architectural et/ou historique tomberont irrémédiablement en désuétude. La notion d’intérêt intellectuel et social du bien est centrale dans l’approche de notre activité.
A : Nous comptons utiliser notre triple compétence, droit, histoire de l’art et urbanisme, pour trouver des solutions à la convergence des intérêts des vendeurs, des acquéreurs et des biens. Il s’agit pour nous d’une forme de développement durable. J’ai d’ailleurs étudié et travaillé sur des problématiques de développement urbain dans les pays en voie de développement. La question de la propriété et du foncier y tient une place centrale, mais les solutions actuellement mises en place, surtout l’expropriation des communautés pauvres, posent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent. De nouvelles solutions émergent et d’autres restent à mettre en place. Dans ce contexte, et face à notre expérience quotidienne, nous réfléchissons beaucoup à l’aspect intellectuel de notre activité : que signifie être propriétaire ? La propriété privée, telle qu’envisagée par le Code civil depuis deux siècles, est-elle encore adaptée aux besoins ? Et, petit à petit, la vente de patrimoine original nous a amenés à nous intéresser à des lieux tout aussi particuliers, mais plus difficilement vendables.

 

Puits d’une ferme manale du XVIIe-XVIIIe siècle, Côtes d’Armor.
Puits d’une ferme manale du XVIIe-XVIIIe siècle, Côtes d’Armor.

Un intérêt qui a conduit à votre nouveau projet «Vivant-vacant» ?
G : Oui, car beaucoup de lieux patrimoniaux ont perdu leur usage premier. Ils appartiennent le plus souvent à des institutions ou des personnes publiques. La privatisation de lieux publics depuis des temps immémoriaux est problématique, et socialement mal acceptée. Mais alors, qu’en faire ?
A : C’est une question qui doit être réglée très rapidement. Dans les grandes villes, certaines églises, écoles, gares, friches industrielles, et bâtiments que les collectivités considèrent comme des poids morts, sont réaffectés. Mais ailleurs, là où la pression foncière est moins forte, par absence de volonté politique ou d’idées, les propriétaires n’envisagent pas le changement de destination car les démarches sont compliquées. Nous étions mal à l’aise avec le fait de les proposer à la vente. Il s’agit de lieux très particuliers, considérés comme centraux pour la vie collective depuis toujours, et porteurs de sens. Ces lieux peuvent redevenir des lieux de vie, et pour les personnes publiques propriétaires, des outils de développement local, économique ou touristique.

Vous voulez donc redonner vie à ces lieux ?
A : Plus précisément, nous voulons apporter des solutions d’expertise juridique qui pourraient aider à la réaffectation des lieux, ainsi transformés en véritables couteaux suisses urbains, en bâtiments aux multiples fonctions. Mais cela nécessite de l’innovation juridique ! Nous allons pour ce faire utiliser certaines évolutions législatives récentes.
G : Dans un second temps, nous aimerions prendre les lieux en gestion et chercher des porteurs de projet, entreprises ou structures associatives, sportives et culturelles ; des personnes qui ne veulent pas forcément acheter définitivement un lieu, mais l’occuper pour une durée correspondant aux besoins de leur projet. L’idée est neuve et inédite, et nous avons commencé par les églises désaffectées, car elles sont encore, pour la plupart, assez bien entretenues et techniquement viables. Une chapelle dans une petite ville touristique du sud Finistère et un couvent dans la campagne du centre de la Bretagne sont les premiers cas que nous avons à traiter.

Les municipalités vont-elles vous soutenir, sachant que l’État cherche à se séparer d’une partie de son patrimoine bâti pour faire des économies ?
A : Nos propositions permettent justement d’annuler cette charge d’entretien, tout en offrant aux collectivités locales la possibilité de garder la main sur ces lieux. Si l’État vend, cela ne représentera qu’une rentrée d’argent ponctuelle. Mais nous sommes aujourd’hui dans l’ère de l’économie du recyclage et du partage.
G : De toute façon, les rares églises en vente ne trouvent que peu d’acquéreurs. À terme, avec une force de frappe et une vraie structure au niveau national, nous pourrions créer une plateforme regroupant les lieux patrimoniaux vacants en France, où les porteurs de projets artistiques et culturels pourraient puiser ce dont ils ont besoin !

 

Grand perron d’un château princier du XVIIIe siècle, Ile-de-France.
Grand perron d’un château princier du XVIIIe siècle, Ile-de-France.

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