Le théâtre en technicolor de Robert Combas

Le 22 novembre 2018, par Harry Kampianne

Pénétrer dans l’univers de l’artiste, c’est plonger dans un océan de couleurs où le soleil n’est jamais triste. Son atelier parisien fourmille encore des accents méridionaux de son exposition «Le théâtre de la mer», à la galerie Laurent Strouk.

Un day vint Onfray. Après une Avalanche de mots, on aurait dit que Dieu existait. La maison près de la mer. Un premier tableau en ressenti de la lumière et des pins et rien d’autre que mon dedans dans le dehors. Couleurs claires et chaleur peu chères. 2018, acrylique sur toile, 174 x 201 cm.
© Harald Gottschalk et Jean-Louis Bellurget


La plupart de ses peintures récentes ont été réalisées à Sète, sa ville d’adoption, où il se ressource, se pose, travaille et prend le temps de vivre aux côtés de Geneviève, son épouse. Il le reconnaît lui-même : «À la soixantaine, tu es au pied du vieillissement. Physiquement, je ne pouvais plus continuer sur les mêmes délires et le côté hyperspeed, marginal. Je le suis toujours un petit peu, mais les modes changent, le monde est en pleine mutation, ça t’amène à réfléchir autrement.» Et pourtant, bien que Robert Combas semble assagi et serein, le fond ne change pas. Combas reste Combas : hyperproductif, toujours en mouvement, une logorrhée attachante où se chevauchent de multiples anecdotes dans d’incessants allers-retours. Il y a surtout cet immense amour de la peinture et du dessin qu’il décline, depuis les années 2000, sur du mobilier en métal, conçu comme de véritables sculptures, et de la tapisserie, «pour ne pas toujours faire la même chose, avoue-t-il, car d’un point de vue commercial c’est très secondaire». Certes, la peinture est toujours omniprésente, elle circule sur ses toiles fixées aux murs de son atelier, ou plutôt, il la fait circuler au gré d’une retouche ici ou là. «Quand je prépare une exposition, je la finis généralement un ou deux jours avant le vernissage. Ce n’est jamais définitif lorsque j’arrête de travailler sur un tableau, excepté quand celui-ci est exposé ou vendu.»

L’instinct et la musique
Il dit attendre le bon moment pour pouvoir peindre. En réalité, cet instant où il prend le pinceau n’est en rien méthodique, calculé ou même choisi selon son humeur. Chez Combas, le bon moment, c’est l’instinct. On peut même parler d’improvisation maîtrisée, dans le sens où le thème au départ d’une toile est toujours sujet, en cours d’exécution, à de multiples métamorphoses, un peu comme une partition musicale. Sa passion pour la musique rock ne date pas d’hier. Collectionneur de vinyles  il préfère dire «accumulateur» , ses premières tentatives en tant que musicien remontent à 1978, au cœur du groupe Les Démodés qu’il fonde avec Ketty Brindel et le sculpteur Richard Di Rosa (le frère d’Hervé). Cette filiation entre sa peinture et le rock était particulièrement visible lors de sa rétrospective «Greatest Hits» en 2012, au musée d’art contemporain de Lyon, pour laquelle il avait installé un studio d’enregistrement afin de faire connaître son nouveau groupe, Les Sans Pattes, accompagné du musicien et plasticien Lucas Mancione. Aujourd’hui, le refrain n’est plus le même. «Quand je disais que ma peinture, c’est du rock, je le pensais dans sa globalité. Je peins comme si je faisais du rock, c’est une attitude, une généralité. Ça peut paraître idiot de lancer ça, surtout qu’à l’époque je ne comprenais pas bien l’anglais, ce qui ne m’empêchait pas d’être à l’aise avec cette musique. J’en ai aimé l’ambiance et cela me permettait de me déconnecter du réel. Au bout d’un moment, j’ai eu besoin d’extérioriser tout cela et de savoir de quoi j’étais capable en tant que musicien. Je pense que mes tableaux actuels sont plus affiliés au jazz, pas tous bien sûr, mais il y a cette sensibilité.»

 

Robert Combas devant son autoportrait Le Ressenti, le dedans et le dehors.
Robert Combas devant son autoportrait Le Ressenti, le dedans et le dehors.© Geneviève Boteilla Combas



Apaisement et introspection
L’eau, la mer, la terre méditerranéenne, la lumière, jamais triste mais souvent violente, imprègnent ses toiles récentes, pour beaucoup des vues d’atelier reconstituées, réinventées, réincarnées, offrant une apparente sérénité tout en s’interdisant le vide entre deux traits. «C’est mon côté bouddhiste tibétain : je remplis, contrairement au bouddhisme zen où le vide est omniprésent.» Pour autant, il ne s’agit pas de remplissage au sens premier du terme. Avec Combas jaillit la poésie du signe, signe d’une syntaxe intérieure révélant un monde qui lui est propre, comme cette retouche qu’il effectue sur le visage de Nietzsche (une toile qu’il juge «ratée»), alors qu’il parle de Sète, de La Pointe courte (film d’Agnès Varda tourné dans la ville en 1955) et du Théâtre de la mer. «Un théâtre populaire où il y avait du cirque, des comédiens, des pièces d’auteur ; aujourd’hui, il n’y a quasiment plus que des concerts.» Pointe de nostalgie que l’artiste compense en créant son propre théâtre, fourmillant de divinités d’inspiration gréco-romaine, d’hippocampes et autres créatures marines.

Une poésir décalée
Il est le metteur en scène d’un décor luxuriant dans lequel s’intègrent sa femme Geneviève, sa chienne Nigou, ses chats tigrés… l’ensemble formant un melting-pot de sa mythologie personnelle. L’univers urbain et l’empreinte citadine habituels sont loin. Le végétal a remplacé le macadam, signe d’un retour à la nature, d’une nécessité d’apaisement et d’introspection. «J’y ai mis beaucoup d’affect, d’approches simultanées où je ne fais nullement abstraction des détails, au point que les couleurs elles-mêmes offrent des tonalités beaucoup plus claires, plus profondes. Par leur composition, elles en deviennent presque abstraites.» Le détouré noir, les formes éclatées, la maîtrise des coulures, l’emprise de la couleur, le plein conjurant le vide, les thématiques fortes  déesses, dieux, Troyens, Sabines…  empruntées à la mythologie gréco-romaine et au classicisme, la violence des contrastes, la poésie décalée de ses titres, un ballet qu’il s’amuse à orchestrer à mille à l’heure, peut-être un peu moins aujourd’hui, alors qu’à l’aube de la soixantaine, la sagesse semble montrer le bout de son nez : «Je prends le temps d’observer, de regarder, d’apprécier des moments de tranquillité, même si, pour moi, il est difficile de rester statique. Cela, je peux le faire quand je suis dans notre maison à Sète, mais je reste avant tout un travailleur acharné dans le sens où c’est de cette manière que j’arrive à me surprendre et à me déconnecter de tous mes problèmes. Je peux être très solitaire, angoissé, parano, mais j’arrive beaucoup mieux à m’accepter tel quel aujourd’hui.»

 

 
 © archives robert combas



Une posture marginale
Combas est réputé difficile à interviewer il se méfie des journalistes, n’aime pas être pris en photo, peut être de mauvaise humeur, paraît-il , mais il s’est montré plutôt accueillant, vif, avec une réelle générosité à parler de sa peinture, de Sète, de son ami Michel Onfray, du catalogue «dé-raisonné» qu’il souhaiterait éditer sur son œuvre  sa façon de bousculer les académismes éditoriaux, même si celui réalisé pour son exposition chez Laurent Strouk est de très bonne facture , de sa position sur l’art contemporain et le marché, de ses doutes et surtout de ses torts, sans s’apitoyer sur son sort qu’il juge tout de même très confortable. «J’avoue avoir fait beaucoup d’erreurs par le passé, peut-être dues à une posture marginale trop extrême mais, pour moi, sans être réac, il est de plus en plus difficile de comprendre le monde actuel. Je n’ai jamais été au fait des nouvelles technologies. Je ne sais même pas me servir d’un ordinateur. Je me sens un peu dépassé.» Il n’en reste pas moins que la France détient l’un de ses plus talentueux peintres et dessinateurs. Il occupe, à ce jour, la quarante-septième place dans le dernier top 500 des artistes vivants nés après 1945, les plus vendus dans le monde, selon Artprice. Mais les hommages sont souvent réservés aux artistes… morts. Pourquoi Combas ne pourrait-il pas accéder dès maintenant à une véritable et méritée reconnaissance internationale ? 

 

Robert Combas 
EN 6 DATES
1957
Naissance à Lyon
1961
Arrivée à Sète
1979
Initiateur d’un retour à la figuration avec Hervé Di Rosa
1981
L’expression «figuration libre» est lancée par Ben
1987
Rencontre avec Geneviève, qui deviendra sa muse
2012
Rétrospective «Greatest Hits» au MAC, à Lyon
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