Le temps des dames

Le 07 mars 2019, par Anne Doridou-Heim

Catherine de Médicis à Chenonceau, Marguerite d’Autriche à Brou : les femmes de la Renaissance, mécènes et protectrices des arts, sont à l’honneur dans plusieurs expositions.

École de Jean Clouet (1485-1540), Catherine de Médicis, dessin à la pierre noire et à la sanguine, 29,5 x 20 cm, musée Condé, Chantilly.
© RMN - Grand Palais (Domaine de Chantilly) © René-Gabriel Ojéda

La Renaissance parle d’un siècle où les femmes règnent. Formant les futurs princes et fines politiques, elles sont, plus encore, de grands mécènes et des gardiennes des arts. Nées pour faire des mariages de raison et pour donner de beaux et forts enfants à leurs époux, elles feront bien plus. Prenant leur place dans le concert européen, elles protègent les arts et les écrivains et prennent position dans le conflit des religions. Dans un article rédigé en 2000, Éliane Viennot, professeure émérite de littérature française à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne, en avait dressé un bref état. Elle y relevait également que, pour nombreuses qu’aient été les femmes de pouvoir et les penseuses au temps de la Renaissance, peu d’entre elles avaient véritablement fait l’objet de recherches approfondies et qu’il ne fallait pas oublier que ces dernières dissimulaient une «dégradation générale des droits des femmes consécutive à la réintroduction du droit romain», un «effondrement du marché du travail féminin» et «une flambée de haine que constitue la chasse aux sorcières». Toute médaille a son revers… 2019 s’annonce néanmoins festive pour la Renaissance, particulièrement en Val de Loire avec les commémorations célébrant la mort de Léonard de Vinci, il y a cinq cents ans. L’occasion de dresser un bref état des lieux du rôle des femmes et un premier constat : la Renaissance est  avec la période mérovingienne  la seule de l’histoire où l’on observe une telle concentration de femmes gouvernant les royaumes de France et au-delà, seules ou en collaboration avec un roi, avec ou sans le titre de régente. C’est également la période au cours de laquelle le statut des maîtresses royales s’institutionnalise et où plusieurs favorites vont jouer un rôle politique de premier plan. Les portraits laissés par les peintres du XVIe siècle ne leur rendent guère justice. Pour rares et qualitatifs qu’ils soient, ils les représentent  selon le canon de l’époque  , veuves et souvent vêtues de noir, ne montrant rien ni de leur pouvoir, ni de leur force de caractère. Un rôle de composition bien éloignée de la réalité, mais sans doute nécessaire pour passer inaperçue et ainsi mieux régner. D’Anne de Bretagne à Marie de Médicis, de Marie Stuart à Élisabeth Ire d’Angleterre, en passant par Isabelle de Castille, Marguerite de Navarre et Marguerite d’Autriche, toutes ces grandes dames auront compté et dessiné les frontières de l’Europe d’alors, avec une détermination qui force l’admiration et un engagement sans faille pour les arts. Le 13 avril 1519, Catherine de Médicis, fille de Laurent le Magnifique, naît à Florence. Cette reine illustre, épouse d’un roi et mère de trois autres, appartient à une génération de femmes qui ont marqué de leur empreinte vive le siècle de l’humanisme et des guerres de religion. Sa devise était Lacrymae hinc, hinc dolor («De là viennent mes larmes et ma douleur») ; son emblème ? une lance brisée. Un concentré expressif de tout ce que cette reine a dû endurer de souffrances et de pertes, de résignation aussi.
 

Le château de Chenonceau.
Le château de Chenonceau.© Marc Jauneaud

Dame de fer
Son goût pour les intrigues et son attachement à l’astrologie ont contribué à lui dessiner un visage peu flatteur et surtout peu conforme à la réalité historique, alors que, sans verser dans l’angélisme, il faut lui reconnaître une profonde culture et une participation notable à la diffusion des arts et de la littérature en France. Cette «reine bâtisseuse» fait agrandir le Louvre, construire le palais des Tuileries et transforme Chenonceau en un joyau architectural. Le château avait été offert par son mari Henri II à sa favorite, la belle Diane de Poitiers, dont elle supportera sans mot dire la bonne fortune. Ce dernier, sitôt décédé à la suite d’un tournoi de chevalerie, et la voilà qui récupère le lieu et l’embellit, lui ajoutant notamment la fameuse galerie enjambant le Cher, qui lui rappelait le Ponte Vecchio de son enfance florentine. Pour célébrer le 500e anniversaire de sa naissance, le château ouvrira le 13 avril  jour de sa naissance précisément  son apothicairerie restaurée. La reine, en digne Médicis, s’avérait être grande amatrice de portraits et possédait notamment une collection unique de plus de trois cent cinquante dessins de Jean et de François Clouet, conservés au musée Condé de Chantilly  qui s’apprête à en dévoiler quelques-uns à partir de juin. L’histoire a fini par faire son œuvre et reconnaître que cette femme s’est avant tout battue pour conserver le royaume de France dans son intégrité pour ses fils. Elle est également, et brièvement, la belle-mère de Marie Stuart (1542-1587), alors jeune épouse de celui qui deviendra roi sous le nom de François II. Ne lui ayant pas donné d’héritier, après sa mort, Marie regagne son Écosse natale et finit sur le billot de sa royale et célibataire cousine, Élisabeth Ire d’Angleterre (1533-1603). Sous le couperet du bourreau, l’égalité homme-femme est rétablie. Le prénom fait fureur dans les cours européennes : Marguerite de Savoie, de Bourbon, de Valois, de Navarre ou encore d’Autriche, nombre de ces fleurs royales auront un destin singulier. Aux côtés d’Alexandre Dumas, une littérature prétendument historique s’est plu à abondamment raconter les aventures de la fameuse reine Margot (1553-1615)  fille de Catherine de Médicis, mariée par sa mère au futur Henri IV. Immortalisée par Isabelle Adjani dans le film de Patrice Chéreau en 1994, il faut reconnaître à cette fille de France de mériter bien plus que sa réputation de séductrice. Par son action, elle a joué un rôle aujourd’hui reconnu dans la mise en place de la Contre-Réforme.

 

Bernard Van Orley (1488-1541), Portrait de Marguerite d’Autriche, après 1518, huile sur bois, Bourg-en-Bresse, musée du Monastère royal de Brou.
Bernard Van Orley (1488-1541), Portrait de Marguerite d’Autriche, après 1518, huile sur bois, Bourg-en-Bresse, musée du Monastère royal de Brou.© Hugo Maetens/MRB

Les Marguerite d’Europe
Elle entrait par cette union dans la famille de Navarre, dont une autre Marguerite (1492-1549), sœur de François Ier, reine par son mariage avec Henri II d’Albret, se distingua comme femme de lettres avec son fameux recueil de nouvelles Heptaméron, publié en 1558-1559. Ouverte aux idées nouvelles, elle jouera un rôle moral essentiel, protégeant François Rabelais et Clément Marot, poursuivis par la Sorbonne. Le poète écrivit à son sujet : «Corps féminin, cœur d’homme et tête d’ange/ Sa présence illumine la première moitié du XVIe siècle. » Une autre figure mérite tout autant de louanges : Marguerite d’Autriche (1480-1530). Rarement une princesse aura à ce point été utilisée par son père comme un pion sur l’échiquier politique. Trois fois mariée, pour élargir le pouvoir de Maximilien Ier de Habsbourg, et trois fois veuve, elle refusa de convoler en quatrièmes noces avec Henri VIII d’Angleterre et se réfugia dans la paix de ses livres et œuvres d’art. L’on doit à cette femme d’exception la construction du monastère de Brou, à Bourg-en-Bresse, dans le plus pur style gothique flamboyant. Elle le fera édifier en mémoire  et pour abriter le tombeau  de son dernier époux, le duc de Savoie, Philibert II le Beau, décédé trois années seulement après le début d’une union heureuse. Alors que sa cour de Malines est connue pour avoir été l’un des foyers les plus lumineux de l’humanisme du tournant du XVIe siècle, elle possédait également l’une des plus importantes collections de peintures de son temps. Son inventaire après décès fait état de deux cent vingt-huit tableaux, mais encore d’un important ensemble de naturalia et de pièces aztèques  le Mexique venait d’entrer dans le giron de la très sainte Espagne. Un véritable cabinet de curiosités qui était en partie montré au public, une autre modernité ! Et parmi ses trésors, plusieurs Jan Van Eyck dont Les Époux Arnolfini et une Vierge allaitant l’Enfant, un petit tondo de l’atelier d’Hans Memling qu’elle appréciait tout particulièrement et qu’elle avait placé au chevet de son lit. Tante de Charles Quint, elle assumera son éducation jusqu’à sa majorité et, le 5 août 1529, elle signe avec Louise de Savoie (mère de François Ier) la paix de Cambrai, entrée dans l’histoire sous le nom de «Paix des Dames».

À voir
Monastère royal de Brou. 
63, boulevard de Brou, Bourg-en-Bresse, tél. : 04 74 22 83 83.
www.monastere-de-brou.fr


Château de Chenonceau. 
Tél. : 08 20 20 90 90, Chenonceaux.
www.chenonceau.com


«Clouet - Le miroir des dames »,
Domaine de Chantilly, tél. : 03 44 27 31 80,
Du 1er juin au 6 octobre 2019.
www.domainedechantilly.com.
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