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Oriane Beaufils, conservatrice au château de Fontainebleau

Publié le , par Anne Doridou-Heim

Restaurations, mise en valeur de l’œuvre de François Ier, expositions… Les projets ne manquent pour la conservatrice en poste au château de Fontainebleau depuis 2016.

© Christie’s images 2022 Oriane Beaufils, conservatrice au château de Fontainebleau
© Christie’s images 2022

Conservatrice du patrimoine en charge des peintures au château de Fontainebleau, Oriane Beaufils affirme sa passion pour l’art de la Renaissance, tout en revendiquant un ancrage dans la modernité. Son objectif : la transmission, une mission essentielle pour celle qui, durant sa formation, a donné des cours d’histoire de l’art en prison et enseigne aujourd’hui l’iconographie à l’École du Louvre.

Souvent associé à la période napoléonienne, le château de Fontainebleau est d’abord un monument de la Renaissance. Comment allez-vous remettre en valeur cet aspect ?
Ses grands décors de la Renaissance sont la raison première pour laquelle je rêvais d’être à Fontainebleau. Ce sont probablement eux qui ont fait sa gloire au fil des siècles. Je suis fascinée par François Ier, l’un des plus grands souverains que l’Europe ait connus, grand intellectuel lui-même, entouré de lettrés, hommes et femmes. Brantôme l’avait intronisé «père et vrai restaurateur des arts et des lettres». Nicolas Poussin disait de ces décors qu’ils constituaient une école pour les peintres et, bien plus tard, André Malraux allait parler de «Sixtine du maniérisme». Ils ont été conçus par les artistes italiens appelés à la cour par le roi, Rosso Fiorentino et le Primatice en premier lieu. Ils ont par la suite été admirés, adaptés, transformés, restaurés, à l’aube de l’apparition d’une déontologie de la restauration. Désormais, ils se présentent dans un état qui n’est plus celui originel des années 1540-1550. Nombre d’entre eux ont d’ailleurs disparu. Néanmoins, ils n’ont jamais cessé d’être étudiés par les plus grands esprits de l’histoire de l’art, d’Erwin Panofsky à André Chastel.

Qu’est-il prévu pour leur sauvegarde et leur relecture ?
L’établissement vient de lancer la restauration du décor de la Porte dorée, première entrée royale du château, conçue par le Primatice dans les années 1540. C’est la première fois depuis soixante ans que l’on rouvre cette boîte de Pandore des décors de la Renaissance : revenir sur les choix de restauration du passé, utiliser les nouvelles technologies d’imagerie et de restauration, constituer autour d’eux les conditions d’un dialogue international sont une tâche passionnante et une plongée captivante au cœur de la matière. L’ambition est de redonner sa lisibilité à un décor érudit et sensuel, de mieux comprendre ce qu’il montre, mais aussi ce qu’il raconte. Dans le même temps, nous allons mener un dépoussiérage complet des fresques et des stucs de la galerie François-Ier afin de pouvoir en faire l’étude, comme cela a été réalisé pour la chambre de la duchesse d’Étampes en 2020. Là aussi, nous présenterons au public les résultats de ce travail, grâce à une exposition en 2025. Derrière tous ces projets, il y a l’idée de mieux comprendre matériellement ces décors uniques dans l’histoire. On découvre alors que les grands peintres de l’école de Fontainebleau étaient aussi de grands sculpteurs, dimension plus négligée de leur art. C’est d’un intérêt patrimonial majeur pour le château, un enjeu de rayonnement, et c’est aussi celui de mes recherches personnelles.
 

La galerie François-Ier.
La galerie François-Ier.

Vous êtes également co-commissaire de l’exposition «Rosa Bonheur», un sujet pourtant très éloigné de celui de la Renaissance.
C’est en effet un petit saut dans le temps. Néanmoins, le château de Fontainebleau conserve un très important ensemble de peinture animalière des XVII
e et XVIIIe siècles. Pour travailler depuis quelque temps sur ce pan de nos collections, il était passionnant de poursuivre cette étude avec le regard de Rosa Bonheur sur l’animal. Cela m’a forcément incitée à voir des points de comparaison : la réflexion sur une technique picturale adaptée au sujet, presque race par race, la notion de portrait animalier, le lien que nous pouvons faire entre cette peinture et une société dans laquelle le rapport à la faune évolue. Ce sont les débuts de la mécanisation, de l’industrialisation, et Rosa Bonheur dit quelque chose de très fort sur le labeur de l’animal, comparable à ce que Millet par exemple dit de celui de l’humain. Je ne suis pas sûre d’employer le mot «féminisme» pour la caractériser : je crois qu’elle voulait être reconnue avant tout comme peintre. Certaines de ses œuvres, je pense au Labourage nivernais ou à La Fenaison en Auvergne, sont en ce sens de véritables prouesses, et toute sa carrière montre un désir de rigueur, de perfection dans son travail, couronné de succès. Il ne faut pas oublier non plus la place de Fontainebleau pour cette artiste. Elle y a été reçue, a déjeuné dans la salle de Bal aux côtés de Napoléon  III, a canoté sur l’étang des Carpes… mais, surtout, le château fut presque son premier musée. Le legs par Anna Klumpk d’œuvres insignes, mais aussi d’objets très personnels, et la demande que ses grandes toiles y soient présentées montrent bien que l’endroit constitue un lieu de mémoire pour elle et un conservatoire de la peinture animalière, qu’elle conclut magnifiquement.
Quel est votre prochain projet ?
À mon arrivée au château, il y a six ans, son exceptionnel ensemble de peintures de Jean-Baptiste Oudry a attiré mon attention. Pour la plupart d’entre elles, elles sont encastrées dans les lambris depuis le règne de Charles X ou celui de Louis-Philippe. Fontainebleau est en fait le musée qui présente le plus d’œuvres du peintre ! Nous conservons surtout ce qui est probablement le projet de sa vie : les cartons monumentaux, peints à l’huile sur toile, préparatoires aux «Chasses royales», tenture de neuf pièces commandée par Louis XV pour le château de Compiègne. Oudry réalisa de nombreux dessins, des esquisses à l’huile et les cartons, mais supervisa également le tissage des tapisseries dans les deux ateliers des Gobelins dévolus au projet de 1731 à 1745 environ. Ces cartons sont installés à Fontainebleau dans ce qui est devenu l’appartement des Chasses dans les années 1830. Nous avons initié leur restauration il y a deux ans, avec comme première perspective l’automne 2024. À cette date, quatre d’entre eux auront été restaurés ici même, dans un atelier créé expressément à cette fin, avec bien entendu la collaboration du C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France, ndlr) et du Louvre. L’exposition les présentera donc aux côtés des tapisseries, cela grâce à un partenariat fructueux avec le palais Pitti à Florence. C’est à l’exploration de la genèse d’un des plus grands chefs-d’œuvre du XVIII
e siècle que nous nous attaquons, et c’est une perspective extrêmement enthousiasmante. De plus, elle s’inscrit dans un contexte général de recherche dynamique sur cet artiste, initiée avec le projet «PictOu», une base de données dédiée à sa technique picturale, et le travail que mène notamment à Paris le musée de la Chasse et de la Nature sur ses collections.
 

La voûte du passage de la Porte dorée au château de Fontainebleau. © Château de Fontainebleau
La voûte du passage de la Porte dorée au château de Fontainebleau. © Château de Fontainebleau


Quel regard portez-vous sur le métier de conservateur ?
C’est un métier qui évolue en permanence, auquel je voudrais donner une touche plus festive, expliquer la passion qui nous anime, même s’il faut parfois pour cela un peu provoquer. On sacralise tellement le passé ! Pourtant, en 1539 déjà, les premiers ambassadeurs venus en visite à Fontainebleau sont repartis en trouvant les peintures murales très laides ! Former le regard des jeunes est à cet égard très motivant : la transmission reste pour moi une mission essentielle.

à savoir
Associé à la Fondation du patrimoine, le château de Fontainebleau a ouvert une campagne d’appel aux dons afin de réunir 350 000 € sur les 650 000 nécessaires à la restauration de la Porte dorée (#UnGesteHistorique).



à voir
«Capturer l’âme. Rosa Bonheur et l’art animalier»,
château de Fontainebleau, place Charles-de-Gaulle, Fontainebleau (77), tél. : 01 60 71 50 70.
www.chateaudefontainebleau.fr
Jusqu’au 23 janvier 2023.
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