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Le peloton du téton a encore frappé

Le 06 septembre 2018, par Vincent Noce

Le peloton du téton a encore frappé
Sarah Goodridge, La Beauté révélée, 1828 (détail). 
© Wikipédia

Occupé de reprendre le dialogue entre la peinture de Picasso et les masques africains, le musée de Montréal a vu son affiche de l’exposition censurée par Facebook. Le peintre avait en effet fait figurer une poitrine féminine. Et même deux, car les artistes ne reculent devant rien, en représentant, dans un style cubisant, un couple de femmes à leur toilette. Cette vue a été qualifiée de «trop osée» pour le public que Facebook s’est mis en charge de délivrer de ses propres tentations. Le musée a alors choisi une Nature morte au guéridon ; mais les coupeurs de seins ne se sont pas laissé tromper par ce titre perfide, puisqu’ils ont bien vu que ce n’était pas deux oranges qui se trouvaient au milieu de cet entrelacs de sinuosités. Enfer ! En désespoir de cause, une nouvelle maquette a été proposée avec une vue de l’accrochage. Las, les pourfendeurs ont bien su repérer que, au loin, pointait encore la damnation des nichons. Facebook a promis de revoir ses critères pour la peinture, ce qu’il avait déjà juré après avoir retiré des vues de sculptures comme le David de Michel-Ange et La Petite Sirène de Copenhague. Cela ne l’a pas empêché de supprimer une figure de fécondité du Paléolithique, aux seins rebondis et aux lèvres saillantes. Comme quoi cette entreprise d’éradication affronte les prémisses de la culture humaine. Facebook avait déjà dû s’excuser de l’élimination de La République guidant le peuple de Delacroix. Les Américains puritains rejoignent donc les intégristes de l’Islam, qui avaient exigé en 1999 de couvrir les seins de l’égérie reproduite sur l’Airbus qui faisait escale dans le Golfe en ramenant la toile de Tokyo. Facebook emploie 7 500 modérateurs, qui tirent à toute vitesse, puisqu’ils ont dix secondes pour retirer les contenus offensants.

Nous voici venus à un âge plus sombre que les pires moments du christianisme.

Dans cette armée orwellienne, il doit donc y avoir un peloton d’exécution du téton, spécialement entraîné pour repérer, même de très loin ou dans une explosion du cubisme synthétique, le malicieux mamelon qui tente vainement de se faire tout petit. L’algorithme tueur qui les accompagne ne doit pas être conçu par rapport au volume de la protubérance coupable, puisque même le Christ ne lui échappe pas. Les musées flamands ont proposé à Mark Zuckerberg de discuter autour d’une bière de la censure frappant Rubens, lequel aimait certes les carnations pulpeuses, mais avait aussi osé peindre un Jésus descendu de la Croix juste ceint du périzonium. Dans une église, qui plus est ! Nous voici donc venus à un âge plus sombre que les pires moments du christianisme. Pour «violation des règles de la communauté», Instagram exclut un blog recensant les images médiévales du démon, sur dénonciation de ses suiveurs et «amis» ulcérés. Le même sort est infligé à une famille nue de Charles Ray et aux gestes quotidiens d’une jeune femme, le jour de ses règles, photographiés par Rupi Kaur. Des milliers de New-Yorkais ont signé une pétition réclamant le décrochage du Metropolitan de la Thérèse rêveuse de Balthus, qu’ils jugent «profondément dérangeante»  ce qui est quand même un peu l’une des fonctions premières de l’art. Les records aux enchères perturbent les journaux télévisés. Fox News a flouté les Femmes d’Alger de Picasso, Bloomberg un nu allongé de Modigliani. Des galeries, des centres d’exposition et des artistes évitent désormais toute lueur de peau, de peur de se retrouver privés de l’amplification des médias. Même les tribunaux ecclésiastiques tenaient des procès actés. Ces sombres agents s’en tiennent à la procédure dénonciatoire et à l’anonymat des témoins. Facebook n’a levé le secret sur ses critères de «l’indécence» qu’un an après leur parution dans le Guardian. Quel péché d’orgueil avons-nous commis pour laisser éclore une telle nuée de sauterelles près d’obscurcir la face de la Terre, sinon celui de croire en la liberté de la création ?

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