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Le baron Louis-Auguste de Breteuil, de Teschen à Paris

Publié le , par Caroline Legrand

Deux tableaux offerts par l’électeur de Saxe, un portrait, une épée et des archives évoqueront la carrière diplomatique et ministérielle de Louis-Auguste Le Tonnelier de Breteuil. Un ensemble à la provenance familiale.

Jean-Laurent Mosnier (1743-1808), Portrait de Louis Auguste Le Tonnelier, baron de... Le baron Louis-Auguste de Breteuil, de Teschen à Paris
Jean-Laurent Mosnier (1743-1808), Portrait de Louis Auguste Le Tonnelier, baron de Breteuil (1730-1807), huile sur toile, signée «Mosnier». 72 58 cm. 
Estimation : 10 000/15 000 
Adjugé : 90 160 

Le nom de Breteuil résonne, dans l’histoire de France, comme celui d'une famille de cette fameuse aristocratie au service de l’État. Ainsi, les siècles défilent : du contrôleur général des Finances de Louis XIV, Louis de Breteuil, à Henri, l’ami de Gambetta et d’Édouard VII qui contribua à l’établissement de l’Entente cordiale. Les deux plus célèbres membres de la lignée demeurent le ministre de la Guerre de Louis XV, François Victor Le Tonnelier de Breteuil (1686-1743), et son petit-cousin Louis Auguste Le Tonnelier de Breteuil (1730-1807). C’est ce dernier qui nous intéressera lors de cette vente de tableaux, d’archives et d’une épée lui ayant appartenu. Conservé durant plus de deux siècles dans les collections familiales, cet ensemble représente un intérêt historique majeur, en particulier les deux toiles de Christian Wilhelm Ernst Dietrich, sur le thème des épisodes de la vie de Joseph, annoncées ensemble à 40 000/60 000 € (voir page 16). Elles furent en effet offertes au baron par l’électeur de Saxe en même temps que la célèbre table de Teschen, aujourd’hui au Louvre. Bien que conservées par descendance directe jusqu’à nos jours, «ces peintures n’ont jamais été exposées, ni expertisées, ni publiées», précise le commissaire-priseur Alexandre de La Forest Divonne. Personne ne connaissait leur réelle valeur, elles constituent ainsi une véritable redécouverte.
 

Christian Wilhelm Ernst Dietrich (1712-1774), La Tunique de Joseph portée à Jacob et  Joseph racontant ses songes, paire d’huiles sur toil
Christian Wilhelm Ernst Dietrich (1712-1774), La Tunique de Joseph portée à Jacob et Joseph racontant ses songes, paire d’huiles sur toile, signées et datées «Dietricj, 1762», 73,5 62 cm.
Estimation : 40 000/60 000 

Adjugé : 90 160 €

Pour services rendus…
Ces œuvres sont évoquées furtivement dans plusieurs documents de l’époque, mis au jour dans le catalogue de l’importante exposition consacrée à la table de Teschen organisée à la Grünes Gewölbe (Dresde), à la Frick Collection (New York) et à la galerie Kugel (Paris) en 2012. On conserve ainsi, dans les archives du ministère des Affaires étrangères, une lettre adressée à la chancellerie du chevalier de La Gravière, ministre plénipotentiaire français à la cour de Saxe, datée du 1er janvier 1780 : « En allant avec le corps diplomatique faire ma cour à l’électeur, j’ai vu dans son cabinet d’audience une superbe table en mosaïque faite de toutes les sortes de pierres qui se trouvent dans les États saxons. Cette table qui est fort riche et d’un travail très précieux est destinée à M. le baron de Breteuil. M. le comte Marcolini m’a fait l’honneur de me dire que son altesse électorale y feroit joindre quelques tableaux rares de Dietrich.» Conservée aux Archives nationales et datée du 26 septembre 1812, une lettre d’Angélique Élisabeth, comtesse de Goyon-Matignon, fille unique de Louis Auguste de Breteuil, qui œuvrait à la restitution de ces œuvres confisquées comme «biens d’émigrés» à la Révolution, confirme que les tableaux ont été également offerts par l’électeur de Saxe : «Il se trouve dans l’antichambre précédent le cabinet du secrétaire général des Finances, M. Amabert, deux tableaux qui m’appartiennent, ayant été pris chez feu mon père ; ces deux tableaux peints par Dietrick, représentent, l’un le songe de Joseph, l’autre fesant pendant, les frères de Joseph […]. Ses tableaux avoient été donnés à mon père par l’électeur de Saxe […] lors de la paix de Teschen dont mon père fut médiateur comme ambassadeur de France […]» Elle en obtint la restitution après 1820 et les tableaux furent légués ensuite à sa propre fille unique, Anne Louise Caroline, duchesse de Montmorency (1774-1846) – représentée sur une miniature dont on attend 600/800 €. Les deux œuvres furent donc offertes par l’électeur Frédéric-Auguste III vers 1780 en remerciement du rôle que joua le baron de Breteuil lors de la signature du traité de Teschen, le 13 mai 1779. À l’initiative de la France et de la Russie, ce dernier mettait fin à la guerre de Succession de Bavière et évita un affrontement entre la Prusse et l’Autriche. Ces tableaux de Dietrich accompagnaient ainsi la fameuse table de Teschen réalisée par l’orfèvre allemand Johann Christian Neuber, au plateau orné de 128 échantillons de pierres fines, qui a été vendue par une autre branche de la famille – celle du marquis Henri-François de Breteuil, propriétaire du château du même nom dans les Yvelines –, en 2015 au musée du Louvre, pour la somme de 12,5 M€. Dans le pavillon de Breteuil de Saint-Cloud, tout le gotha put admirer ces emblèmes de la réussite de Louis Auguste, les motifs sculptés de guirlandes de feuillage des cadres en bois dorés des tableaux s’associant parfaitement à ceux du piétement en bronze doré du meuble.
 

Épée de cour ayant appartenu au baron de Breteuil, garde à une branche en fer ciselé en relief de cavaliers et guirlandes sur fond d’or am
Épée de cour ayant appartenu au baron de Breteuil, garde à une branche en fer ciselé en relief de cavaliers et guirlandes sur fond d’or amati, fusée ornée d’un double filigrane or et argent, lame triangulaire gravée sur un tiers de volutes et décor sur fond d’or, l. 95 cm. 
Estimation : 6 000/8 000 

Adjugé : 32 200 €

Un homme d’État ami des arts et des sciences
La carrière du baron de Breteuil débute sous les meilleurs auspices. Engagé dans l’armée française, il est parrainé par son oncle l’abbé de Breteuil – chancelier du duc d’Orléans et frère de la femme de lettres et de sciences Émilie du Châtelet – pour se lancer dans la diplomatie. Ministre plénipotentiaire à Copenhague puis à Cologne, il est nommé ambassadeur en Russie en 1760 et exerce sous le règne d’Élisabeth Ire puis sous celui de Catherine II. On le retrouve en Suède de 1763 à 1766. Viennent ensuite la Hollande, Naples et enfin Vienne de 1775 à 1780. À cette date, il est remplacé par le cardinal de Rohan, ce qui marque le début de l’animosité entre les deux hommes, matérialisée cinq années plus tard par l’arrestation du dignitaire par Breteuil dans le cadre de l’«affaire du collier de la reine». De retour en France en 1783, il est nommé ministre de la Maison du roi et de Paris. La capitale conserve le souvenir des embellissements qu’il engage, comme la suppression du dernier pont encombré de boutiques ou encore la création d’une première grande avenue avec un sens montant et un sens descendant —, la future avenue de Breteuil. Il s’intéresse aussi à l’amélioration des conditions de vie des prisonniers et à l’accès à l’hospitalisation des plus humbles, ce qui est illustré par le plan de l’architecte Bernard Poyet pour le nouvel hôtel-Dieu – dont il avait envisagé le déplacement hors de la ville pour des raisons d’hygiène –, qui est posé sur le bureau juste devant le portrait du baron, par Jean-Laurent Mosnier, exposé au Salon de 1787 et aujourd’hui conservé au musée du Louvre (RF1963 4). Sur ce tableau, Louis Auguste porte l’épée de cour présentée lors de cette vente à 6 000/8 000 €. Le gentilhomme ayant offert la toile au cardinal Étienne Charles Loménie de Brienne (1727-1794), contrôleur général des Finances et principal ministre d’État, il en fit réaliser «une seconde version par le même artiste, de plus petit format et avec un haut degré de fini, afin de le conserver dans ses propres collections», précise l’expert Pierre-Antoine Martenet. Attendue à 10 000/15 000 €, cette peinture est quant à elle cadrée sur le buste du baron de Breteuil et présente un agencement légèrement différent des vêtements, des ordres de chevalerie et du ruban bleu du Saint-Esprit, plus haut afin d’être bien visible. Aimé des Parisiens, le baron le fut aussi des gens de lettres tel Beaumarchais, dont il autorisa la pièce polémique Le Mariage de Figaro, et des scientifiques comme les frères Montgolfier et l’astronome Cassini IV, pour lesquels il sut être un protecteur. Un désaccord avec Calonne le pousse à la démission en 1788. Sous la Révolution, Louis Auguste émigre en Suisse puis à Hambourg, d’où il continue à négocier au nom du roi auprès des cours étrangères. Il ne reviendra en France qu’en 1802 mais ne retrouvera pas ses biens saisis, ni les fastes de sa vie d’antan. On conserve néanmoins une trace de ceux-ci dans cet ensemble d’archives privées du baron, de sa fille et de sa petite-fille, relatives à l’entretien de ses demeures, comme le château de Dangu dans l’Eure ou le pavillon du Mail à Saint-Cloud. Devenu pavillon de Breteuil, il lui fut offert par Louis XVI en 1785 en remerciement de son aide dans le rachat du domaine de Saint-Cloud au duc d’Orléans – il accueille aujourd’hui le Bureau international des poids et mesures. Ces documents évoquent aussi la succession du baron, et font notamment la mention de la table de Teschen. Tout un patrimoine, familial et national.
 

Ensemble d’archives privées du baron Louis Auguste de Breteuil, de sa fille la comtesse de Matignon (1757-1833) et de sa petite-fille Caro
Ensemble d’archives privées du baron Louis Auguste de Breteuil, de sa fille la comtesse de Matignon (1757-1833) et de sa petite-fille Caroline de Matignon, duchesse de Montmorency (1774-1846).
Estimation ; de 300 à 4 000 € à l’unité ou en lot.

Préemptions Palais princier de Monaco (15 numéros) et  Archives nationales (5 numéros).

C. W. E. Dietrich, peintre à la cour de Saxe et de Pologne
Datés de 1762, les deux tableaux offerts par le prince-électeur de Saxe à Louis-Auguste de Breteuil, et livrés précisément le 4 août 1781 (d’après une lettre d’Angélique de Mackau, marquise de Bombelles, à son époux du 6 août 1781 conservée aux archives des Yvelines), sont signés Christian Wilhelm Ernst Dietrich. Frédéric Auguste III (1750-1827), qui vécut comme un véritable soulagement la signature du traité de Teschen le 13 mai 1779, empêchant ainsi son pays, la Saxe, de se retrouver au milieu d’une guerre entre la Prusse et l’Autriche, les a sélectionnés avec soin parmi ses vastes collections. «Il faut voir dans ce choix de Dietrich et Neuber un geste national, la volonté de promouvoir son pays et les artistes de sa cour», explique l’expert Pierre-Antoine Martenet. Formé par son père Johann Georg, peintre à la cour de Weimar, Dietrich s’installe en 1724 à Dresde, où il reçoit l’enseignement du paysagiste Johann Alexander Thiele. Sept ans plus tard, soutenu par le comte Heinrich Brühl, il est nommé peintre du roi de Pologne et électeur de Saxe, Frédéric-Auguste II (1696-1763). Il voyagera beaucoup, de Brunswick à l’Italie, et deviendra à la fin de sa carrière professeur à l’Académie des arts de Dresde et directeur de l’école artistique de la manufacture de porcelaine de Meissen. Dietrich réalisa de nombreux pastiches des grands maîtres des XVIIe et XVIIIe siècles. «On peut résumer son style comme celui d’un “peintre éponge” estime Pierre-Antoine Martenet. À l’image de la peinture allemande rocaille du XVIIIe siècle, il rencontra des difficultés à affirmer son style personnel et chercha dans les exemples de Watteau et de Rembrandt de véritables sources d’inspiration. Ainsi, ces deux tableaux sur le thème, peut-être symbolique lui aussi, de la vie de Joseph – un personnage biblique fort, trahi enfant par ses frères mais devenu homme d’État puissant – sont directement influencés par deux gravures du peintre hollandais conservées au musée du Louvre (collection Edmond de Rothschild, 2354 LR/Recto et 2355 LR/Recto). «On y trouve les mêmes expressions et le même choix des personnages, cependant la palette et la luminosité les rapprochent plus de Watteau. Le peintre a cherché à concilier ces deux univers dont l’alliance ne saute pourtant pas aux yeux», conclut M. Martenet. Une synthèse originale et réussie.

vendredi 03 juin 2022 - 11:00 (CEST) - Live
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