La Tefaf des Français

Le 05 mars 2020, par Carole Blumenfeld

Au nombre de 57 cette année, contre 52 en 2019, les marchands hexagonaux sont les seuls présents dans toutes les catégories de la foire néerlandaise. Ils se distinguent aussi par leur moyenne d’âge et incarnent une nouvelle génération dynamique.

Edward Burne-Jones 1833-1898, Enoch et Jérémie, deux vitraux d’un ensemble de huit présenté par la galerie Oscar Graf à la Tefaf en 2020.
PHOTO GALERIE OSCAR GRAF

Si parmi les 285 stands de la Tefaf, les marchands français tiennent le haut du pavé, ils le doivent en grande partie à leur spécialisation. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait un hasard si Mathieu Néouze, 44 ans, après avoir exposé lors de l’édition précédente au showcase de la Tefaf – cinq galeries émergentes sont sélectionnées sur dossier chaque année pour participer à un tarif très attrayant autour de 10 000 € –, a tout de suite été admis pour intégrer la foire. Le marchand de la rue de la Grange-Batelière s’est fait un nom grâce à son goût pour la sculpture en céramique et pour une peinture pour le moins hétérodoxe : de la fin du XIXe en début du XXe. Il expose d’ailleurs, cette année à Maastricht, un portrait en grès émaillé de Niels Hansen Jacobsen, ou encore un masque – en grès également – de Jean Désiré Ringel d’Illzach et Émile Muller. Oscar Graf, 33 ans, lui aussi passé par le showcase et qui présente cette année huit vitraux de Burne-Jones, résume : «Le marché a énormément changé par rapport à la génération de mon père ou même à celle de ma grand-mère qui participa à la première Biennale en 1964. Les clients n’ont plus désormais les mêmes attentes, ni les mêmes questions. Nous devons aujourd’hui leur donner le plus de garanties possible, jurer sur notre âme et pour cela, une spécialisation s’impose. Un jeune généraliste n’ayant pas le talent des Kugel et qui voudrait se lancer n’aurait sans doute aucune chance.» Le plus jeune des Français ayant fondé sa propre galerie, Lucas Ratton, 33 ans, a participé au showcase dès 2013 : «À 26 ans, malgré mon jeune âge, je me suis dit qu’il fallait faire une démonstration de force car je savais au fond de moi que c’était la chance à saisir. Ce fut un tournant pour ma carrière, qui a illico pris une envergure internationale. Je travaille encore avec les clients que j’y ai rencontrés et à chaque nouveau pas, je sais que c’est là que je dois en faire état. Cette année, pour faire comprendre aux collectionneurs d’art contemporain combien le mariage avec l’art africain fait sens, deux clients m’ont prêté un Soulages incroyable et un Dubuffet de premier choix.»
La dynamique d’un groupe audacieux
Ils sont une dizaine de marchands âgés de moins de 40 ans, et presque une vingtaine au total à avoir moins de la cinquantaine. Toujours selon Lucas Ratton, il y a depuis quelques années une nouvelle ère pour les Français, «une ère de soutien. Les comités de la Tefaf veulent du sang neuf, et nous avons instauré une solidarité pour nous pousser les uns les autres vers le haut. La compétition s’est transformée en solidarité. Nous avons toujours rêvé, Oscar Graf et moi, d’être voisins  : nous sommes désormais l’un à côté de l’autre, rue de Seine, l’un en face de l’autre à la Tefaf.» Pour Gladys Chenel, qui appartient à la même génération, cette émulation de groupe est une évidence : «Nous nous considérons plus comme des confrères que comme des concurrents. Chaque année peut être différente mais ces deux semaines sont un très gros enjeu pour nous tous. C’est la plus belle des vitrines pour notre galerie, celle permettant aussi le plus d’audace. Qu’on expose une Venus Genitrix au drapé mouillé – autrefois dans les jardins de la villa Doria Pamphilij –, trônant au milieu de céramiques de Picasso ou en pendant à une déesse Hathor, tout est possible». Or, contrairement à nombre de foires, les entrants sont certes nombreux, mais les sortants aussi et la liste de ceux qui n’ont pas su montrer suffisamment de garanties pour rester est longue. «La Tefaf est une sorte de Graal, explique Xavier Eeckhout, 46 ans, pour le marchand comme pour le collectionneur. Les membres du comité de direction ont su bâtir un empire ex nihilo. On s’y rend comme dans un musée. Les amateurs y viennent pour acquérir l’œuvre muséale. La rigueur de la commission d’admission des objets est une des clés de la réussite, mais aussi un des facteurs qui nous empêchent de nous reposer sur nos lauriers. Une fois admis, il faut savoir durer et en cela, la Tefaf est un peu comme un rendez-vous amoureux où se mêlent à chaque fois appréhension et désir.»
Une foire-musée ?
Pour la galeriste de la rue Guénégaud Maria Wettergren, qui participe pour la première fois, «en plus d’être une manifestation commerciale importante, c’est aussi un événement culturel où sont montrés plusieurs milliers d’années de l’histoire de l’art». Un avis partagé par l’ambassadeur de France aux Pays-Bas, Luis Vassy, qui vient lui-même de fêter ses 40 ans et qui se réjouit de la place des galeristes français : «Dans mon action ici, je veux donner le plus d’importance possible à l’ensemble des sujets culturels, en insistant sur la profondeur historique et identitaire des relations entre nos deux pays. Certes, la Tefaf est un événement global et pas exclusivement néerlandais, mais c’est un lieu où se rencontrent créateurs, acheteurs, passionnés d’art et de culture, autour d’une sorte de sentiment commun... Comme dans le domaine littéraire, où nombre d’écrivains néerlandais sont traduits en français et inversement, nous voulons encourager les liens entre l’école de design française, l’une des plus dynamiques avec celles de nos voisins britanniques, et celle des Pays-Bas, où la Design Academy Eindhoven a une réputation qui n’est plus à faire. Ces liens passent par l’université mais la Tefaf est une occasion supplémentaire de voir s’il y a des circulations d’idées et de personnes que nous pouvons favoriser au-delà de la relation politique et économique qui est d’ailleurs excellente entre les deux pays.» Une union vertueuse, il faut le souligner, entre diplomatie, marché et création… 

à voir
Tefaf Maastricht.
du samedi 7 au dimanche 15 mars.
www2.tefaf.com
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